Quelques instants après, les doutes du jeune homme, s’il en avait eu, cessèrent. Un homme, fort loin de paraître malade et plus loin encore de paraître vieux, monta dans la chaire, et tout aussitôt quelques milliers d’yeux brillants se rivèrent sur lui. Le silence et la profonde attention avec lesquelles ses paroles étaient accueillies, sans que le moindre bruit, ni un mot, ni un coup d’œil les vinssent interrompre, montra combien devait être grande son influence sur l’élégant et nombreux public qui l’écoutait, et combien son éloquence irrésistible. Au reste, quoique «d’une autre paroisse», je comprenais son pouvoir, car «il était convaincu». Sa voix, bien que faible et parfois nerveuse, était distincte et sa diction claire: je ne perdis pas un seul mot.

Son ton était simple et affectueux; son langage fort mais sans violence; il s’adressait plus au cœur de ses auditeurs qu’à leur intelligence, et c’étaient bien leurs cœurs qui lui répondaient, car beaucoup pleuraient abondamment.

Un grand nombre de prêtres assistaient à ce sermon, revêtus de leurs costumes ecclésiastiques et assis aux places qui leur sont réservées en face de la chaire. Ils se trouvèrent de la sorte près de nous, et nous eûmes ainsi toute facilité de remarquer sur eux les résultats de ce «progrès des esprits» qui produit actuellement de si étonnantes merveilles sur la terre.

Au lieu de cette tonsure d’autrefois, qui nous inspirait du respect parce que, faite souvent sur une épaisse chevelure dont le noir d’ébène ou le châtain brillant parlaient encore de jeunesse, elle marquait le sacrifice d’un avantage extérieur à un sentiment de dévotion,—au lieu de cela, nous aperçûmes des têtes sans tonsure, et même plus d’une paire de favoris florissants, évidemment entretenus, arrangés et calamistrés avec le plus grand soin, tandis que quelque sévère capuchon à trois cornes pendait derrière les riches et ondoyantes chevelures de ces jeunes têtes. L’effet d’un tel contraste est singulier. Toutefois, en dépit de cet abandon de la tonsure sacerdotale par le jeune clergé, il y aurait eu dans la double rangée de têtes qui regardaient la chaire, plusieurs belles études à faire pour un artiste; et rien, depuis que l’humanité expie la faute d’Adam, ne pouvait être mieux en harmonie que les physionomies et l’habillement religieux de ceux à qui ces têtes appartenaient. Les mêmes causes produisent, je pense, en tous temps les mêmes effets; et c’est pourquoi, parmi les vingt prêtres de Saint-Roch, en 1835, il me sembla reconnaître l’original de plus d’un noble et pieux visage avec lequel les grands peintres d’Italie, d’Espagne et des Flandres m’ont familiarisée.

Le contraste entre les yeux profonds et l’expression austère de quelques-uns de ces fronts consacrés, et la brillante et vive élégance des jolies femmes qui les entouraient, était saisissant; et la lumière douce des vitraux, la majestueuse dimension de cette église formaient un spectacle émouvant et pittoresque...

Avant que nous quittassions l’église, cent cinquante garçons et filles, de dix à quatorze ans, s’assemblèrent pour le catéchisme qui leur fut fait par un jeune prêtre derrière l’autel de la Vierge. Le ton de celui-là était familier, caressant et bon, et ses cheveux, qui cachaient ses oreilles, lui donnaient l’air d’un jeune saint Jean.

VII

LONGCHAMPS.—LE CARÊME.

Je crois que vous savez, mon amie, bien que pour ma part je l’ignorasse, que le mercredi, le jeudi et le vendredi de la semaine sainte les Parisiens font chaque année une sorte de pèlerinage à cette partie du bois de Boulogne qu’on nomme Longchamps. J’étais intriguée par l’origine de cette gaie et brillante promenade de personnes et d’équipages, qui ne se rassemblent évidemment qu’afin de se donner le plaisir d’être vus et de voir, et cela pendant des jours généralement consacrés aux exercices religieux. L’explication que j’en ai eue, je vous la communique, espérant que vous l’ignorez. «Longchamps» est, paraît-il, une sorte de cérémonie dévote ou l’a été dans les premiers temps de son institution.

Quand le beau monde de Paris adopta l’habitude de se rendre à Longchamps le mercredi, le jeudi et le vendredi de la semaine sainte, il y existait un couvent dont les nonnes étaient célèbres pour chanter les offices de ces journées solennelles avec une piété et une pompe toutes spéciales. Elles soutinrent longtemps cette réputation et pendant beaucoup d’années tous ceux qui obtinrent la permission d’entrer dans leur église s’y pressèrent afin d’entendre leurs douces voix.