Il me semble en vérité que les égouts et les puisards soient une chose que tous les hommes du monde sachent faire, sauf les Français. L’autre semaine, après une violente pluie d’une ou deux heures, cette partie de la place Louis-XV qui est près de l’entrée des Champs-Elysées resta couverte d’eau. Le ministère des Travaux publics, ayant attendu un jour ou deux pour voir ce qui adviendrait et trouvant que ce lac boueux ne disparaissait pas, commanda vingt-six vigoureux ouvriers, qui se mirent à creuser une rigole, telle que les petits garçons s’amusent à en faire auprès d’un étang. Grâce à ce remarquable exploit, l’eau stagnante fut enfin conduite au ruisseau le plus proche; les pioches furent rangées, et un canal boueux à ciel ouvert orna cette superbe place qui, si on se donnait la peine de l’arranger, serait probablement le lieu le plus beau dont aucune ville au monde se pût glorifier.

Peut-être serai-je trop exigeante en mettant parmi mes lamentations sur les rues de Paris, mon regret qu’on n’y ait pas encore adopté notre dernière et plus luxueuse amélioration. Je peux affirmer, après avoir passé quelques semaines ici, que les rues macadamisées de Londres doivent devenir un sujet de joie pour nous. Le bruit excédant de Paris, qui provient du mauvais état du pavé des rues, comme de la construction défectueuse des roues et des ressorts, est si violent et si incessant qu’il semble avoir une cause ininterrompue; c’est une sorte de torture dont une très longue habitude peut seule empêcher que l’on souffre. Et les rues macadamisées auraient en plus cet avantage d’embarrasser les futurs héros de barricades.

Il y a un autre défaut, dont le remède serait plus aisé, et qui a pour seule cause, à mon avis, la défectueuse administration des rues: c’est la profonde obscurité qui règne dans les parties de la ville où les propriétaires des boutiques ne s’éclairent pas avec le gaz. Sur les boulevards, les cafés et les restaurants en sont si brillamment illuminés que l’on oublie le réverbère à la vieille mode, suspendu à de longs intervalles au-dessus du pavé. Mais aussitôt que vous avez quitté ces lieux de lumière et de gaieté, vous vous trouvez plongée dans la plus profonde obscurité; et il n’y a pas une petite ville en Angleterre, qui ne soit incomparablement mieux éclairée que celles des rues de Paris dont l’éclairage est assuré par la seule municipalité.

Comme il est évident que des conduites de gaz s’étendent actuellement dans toutes les directions pour alimenter les nombreux particuliers qui l’emploient dans leur maisons, je ne comprends pas qu’on use de ces lugubres réverbères à l’huile, au lieu de leur préférer cette ravissante lumière qui égale celle du soleil; je me suis dit qu’il y avait probablement un contrat qui n’était pas encore expiré entre la Ville et les entrepreneurs de lumière. Mais si la commodité du public était aussi sérieusement considérée en France qu’en Angleterre, aucune prétention de tous les marchands de lumière du monde, quoi qu’il en coûte pour les satisfaire, ne saurait faire que les citoyens marchassent à tâtons dans l’obscurité, quand il serait si aisé de leur assurer un bon éclairage.

Pour ne point paraître ingrate, je ne m’étendrai pas plus sur les inconvénients qui déparent certainement cette admirable cité; mais je peux assurer, sans crainte d’être contredite ni blâmée, qu’une administration des rues, semblable à celle de Londres, serait le plus grand cadeau que le roi Philippe pût faire à sa belle ville de Paris.

XI

LA FÊTE DU ROI.—INQUIÉTUDES.—ARRIVÉE DES TROUPES.—LES CHAMPS-ELYSÉES.—POLITESSE NATURELLE DES GENS DU PEUPLE.—CONCERT DANS LE JARDIN DES TUILERIES.—LA FAMILLE ROYALE AU BALCON: INDIFFÉRENCE DU POPULAIRE.—FEUX D’ARTIFICE.

Nous sommes allés, il y a quelques jours, voir les préparatifs que l’on fait pour la fête du roi: peut-être n’égalent-ils pas ceux que l’on faisait du temps de l’empereur, quand toutes les fontaines de Paris versaient du vin, mais ils sont splendides néanmoins, et, s’ils sont plus sobres, ils sont peut-être aussi plus princiers. Ce ne sont que théâtres, salles de bals, orchestres dans les Champs-Elysées, magnifiques feux d’artifice sur le pont Louis-Seize, concert en face du palais des Tuileries, illuminations partout, et spécialement dans les jardins. Mais ce qui nous a frappés le plus, ç’a été le nombre sans cesse croissant des troupes. Les gardes nationaux et les soldats de la ligne se partagent les rues; et comme une grande revue fait naturellement partie du programme, cela ne se remarquerait pas, si les partis politiques n’avaient persuadé au peuple que le roi Philippe trouvât nécessaire de se tenir sur la défensive.

(V. Adam del.) (Bibl. nat.)