«Avez-vous assisté à la revue? demanda-t-il.

—Oui, j’en reviens justement.

—Et que pensez-vous des troupes?

—Ce sont de superbes militaires, de remarquablement beaux hommes que les gardes nationaux et les soldats de la ligne.

—Et sont-ils en force suffisante pour assurer la tranquillité de Paris en cas d’une crise de folie?

—J’en suis persuadé.»

Ces mots nous décidèrent à nous rendre aux Champs-Elysées, laissant par prudence la plus jeune partie féminine de notre compagnie à la maison.

Si l’on n’a pas assisté à une fête publique à Paris, on ne peut se faire une idée de l’impression que donne en ce cas la ville entière: la tête me tourne encore à y penser. Imaginez une centaine de balançoires enlevant à travers les airs leurs cargaisons joyeuses; une centaine de bateaux ailés tourbillonnant, et dont chacun porte comme équipage un couple d’amoureux en tête à tête; imaginez des centaines de chevaux de bois, levant leurs sabots vers le ciel et se poursuivant infatigablement autour du même cercle, les naseaux en feu; des centaines de saltimbanques, jacassant et baragouinant leur incompréhensible jargon, habillés les uns en généraux, les autres en Turcs, d’aucuns offrant leurs secrets sous le costume d’un juif arménien, d’autres encore faisant la culbute sur une estrade, et présentant une drogue avec une affreuse grimace. Nous nous arrêtâmes plusieurs fois pour regarder comment procédaient ces personnages quand ils avaient réussi à attirer une proie: la pauvre victime était cajolée et enjôlée jusqu’à ce qu’on lui eût bien persuadé que nulle maladie ne l’atteindrait plus si elle avait confiance dans le seul spécifique certain et efficace.

De chaque côté de nous s’étendaient de longues files de baraques ornées de marchandises étincelantes: bagues, fermoirs, broches, boucles, plus séduisantes les unes que les autres, et toutes à cinq sous. C’est assez amusant d’observer les regards de convoitise que jettent sur ces magasins de fausse élégance féminine les jeunes filles accompagnées de leurs complaisants amoureux. Hélas! c’est peut-être pour elles le commencement du chagrin.

Sur la plus grande place des Champs-Elysées, deux scènes de théâtres se dressaient, pouvant contenir dans l’espace ménagé entre elles deux, m’a-t-on dit, vingt mille spectateurs. Pendant que sur l’une se joue une pièce, une pantomime, je crois, l’autre savoure une relâche et se repose; mais dès que le rideau de la première tombe, la toile de la seconde se lève, et l’océan de têtes qui remplit la place, tourne et ondule comme les vagues de la mer, fluant et refluant en avant et en arrière selon la marée.