UN AGENT DE POLICE
En somme, nous revînmes ravis de notre expédition, mais je ne crois pas avoir été de ma vie aussi fatiguée. Néanmoins je me trouvai suffisamment reposée pour parcourir dans la soirée une grande partie des Tuileries, où l’on nous assura que deux cent mille personnes étaient réunies. La foule était vraiment très grande, et nous fûmes obligés de nous séparer; trois heures plus tard nous nous retrouvâmes tous, sains et saufs, au même hôtel d’où nous étions partis.
L’attraction qui, durant la première partie de la soirée, attira le plus la foule fut l’orchestre en face du palais. Une musique militaire y jouait, tandis que des milliers de lampes s’allumaient dans les jardins.
A ce moment, le roi, la reine et la famille royale parurent au balcon. Et alors se produisit la seule faute de toute cette jolie journée, faute si grave d’ailleurs qu’elle me produisit l’effet le plus désagréable. Du premier au dernier, on sembla avoir oublié la cause des réjouissances; pas un son d’aucune sorte n’accueillit l’apparition de la famille royale. Je trouvai absolument étonnant qu’un peuple si gai et si démonstratif, assemblé en si grande quantité et en une telle occasion, restât la tête levée à regarder son souverain sans qu’une seule voix proférât un cri. D’ailleurs, s’il n’y eut pas de bravos, il n’y eut pas non plus de sifflets.
La scène en elle-même était d’une gaieté enivrante. Devant nous s’élevaient les pavillons illuminés des Tuileries: les brillants lampions mettaient en pleine lumière, à travers les lauriers-roses et les myrtes, la famille royale, qui se tenait sur le balcon. De chaque côté, on voyait des arbres, des statues, des fleurs éclairés par d’innombrables pyramides de lampions, tandis que les sons d’une musique martiale résonnaient au milieu de la fête. Les jets d’eau, retenant la lumière artificielle, s’élevaient dans l’air comme des flèches de feu, se transformaient en brindilles et retombaient en pluie lumineuse, en répandant sur la foule une délicieuse fraîcheur. Enfin, derrière eux, et aussi loin que les regards pouvaient atteindre, s’étendait la forêt suburbaine, illuminée par des festons de lampions qui semblaient s’allonger, en diminuant peu à peu, jusqu’à la barrière de l’Etoile. Véritablement, ce spectacle était délicieux, et il eût été parfait si, au lieu de ce lourd silence, des acclamations venant du cœur avaient accueilli le jour de fête d’un roi aimé.
Les feux d’artifice aussi furent superbes; et bien que tous les théâtres de Paris fussent ouverts gratuitement au public, et, comme nous le sûmes ensuite, absolument pleins, la multitude, qui les regardait, me sembla assez grande pour peupler douze villes. C’est que les Parisiens, riches et pauvres, jeunes et vieux, ont tellement accoutumé de vivre dehors, que la plus légère tentation suffit à faire sortir tous ceux d’entre eux qui sont capables de marcher seuls; et, en vérité, il ne reste guère dans les maisons que ceux qui ne sauraient quitter leurs fauteuils ou les bras de leurs nourrices.
Tous les feux d’artifice furent tirés sur le pont Louis-Seize. On n’aurait pu choisir un meilleur endroit; en effet, on les voyait parfaitement du haut des terrasses des Tuileries; et, sur tous les quais, le long des deux rives de la rivière, jusqu’à la Cité, les spectateurs pouvaient admirer les feux de toutes couleurs qui y étincelaient. Une des plus jolies inventions des feux d’artifice, ce sont ces fusées, bleues, blanches, rouges que l’on fait se succéder rapidement, et qui semblaient, ainsi que j’entendis un jeune républicain le dire, «être les messagers ailés portant le drapeau chéri jusqu’au ciel». Je me gardai de répondre que, si ces messagers racontaient là-haut tout ce que le drapeau tricolore a fait, ils auraient d’étranges mots à dire.
Le bouquet, cette dernière grande pièce du feu d’artifice, était tout à fait splendide, mais ce qui me parut le plus beau, ce fut la vue de la Chambre des Députés, dont toute l’architecture était marquée par des lignes de feu: les magnifiques escaliers qui y conduisent avec leurs lignes ininterrompues de lumières semblaient un signe mystique de cette épreuve de l’élection populaire que doivent subir ceux qui veulent entrer dans le temple de la Sagesse.
Combien délicieux me parut mon thé bouillant sur ma lampe de nuit! et quelle reconnaissance j’éprouvai ce matin vers une heure, en pensant que la fête du roi s’était paisiblement terminée! Je m’endormis aussitôt couchée dans mon lit.