«Nous devons, nous voulons—nous devons, nous voulons avoir du sang davantage encore—et devenir pires, et devenir pires.»

Les trois jeunes hommes qui passaient près de nous étaient ainsi faits...

Nous poursuivîmes notre promenade, et, ayant traversé le Pont Royal, nous longeâmes le quai Voltaire, pour éviter la rue du Bac; nous étions tous d’avis que cette rue, dont Mᵐᵉ de Staël parle si tendrement à distance, est loin d’être agréable de près.

Si ce n’était l’antipathie naturelle des Anglais pour la flânerie devant les vitrines, la promenade le long du quai Voltaire pourrait occuper une matinée entière. Depuis le premier étalage de «gens remarquables» à cinq sous pièce—et il y a des têtes parmi eux qui vaudraient d’être étudiées,—depuis cette galerie de gloires à cinq sous jusqu’à l’entrée de la rue de Seine, c’est une suite ininterrompue de boutiques: livres vieux et neufs, riches, rares ou sans valeur; gravures pouvant être classées de même; articles d’occasion de toutes sortes; et, par-dessus tout, de véritables musées de sculptures et de dorures, de chaises extraordinaires, de chandeliers effrayants, de pendules grotesques, et de tous les ornements sans nom que l’on ait pu trouver. C’est ici que l’opulent amateur du style massif de Louis XV entre avec une lourde bourse, de là qu’il repart avec une bourse légère. L’actuelle famille royale de France aime, dit-on, ce style princier mais lourd; et l’on voit souvent les voitures royales s’arrêter à la porte de ces magasins, si hétérogènes par leur contenu qu’on pourrait leur donner toute sorte de noms, sauf celui de magasins de nouveautés, et qui, au premier coup d’œil, ont vraiment l’air de boutiques de prêteurs sur gages...

En arrivant dans le quartier Latin, nous nous amusâmes à raisonner sur cette inclination des très jeunes hommes, qui sont encore soumis à la contrainte de leurs parents ou de leurs maîtres, à ruiner et détruire tout ce qui affirme l’autorité ou la discipline. Les murs abondent en inscriptions de ce genre: «A bas Philippe!» «Les Pairs sont des assassins!» «Vive la République!» et ainsi de suite. Les poires de toutes dimensions et de toutes formes, avec des traits pour le nez, les yeux et la bouche, sont nombreuses, et tout cela dénote le mépris de la jeunesse étudiante pour le monarque régnant. Un signe évident de cette haine de l’autorité, ce fut, il y a quelques jours, la manifestation de quatre ou cinq cents de ces jeunes hommes déréglés qui escortèrent avec des cris et des huées M. Royer-Collard, professeur nouvellement nommé par le gouvernement à la Faculté de médecine, depuis l’Ecole jusque chez lui, rue de Provence.

En pareil cas, ce gouvernement ou un autre devrait suivre l’exemple donné par le général Lobau. L’anecdote est généralement connue; peut-être, l’avez-vous déjà entendue? Mais je préfère que vous l’écoutiez une seconde fois, plutôt que de risquer que vous ne l’entendiez pas.

Une partie des jeunes gens de Paris, qui s’exercent à faire de petites émeutes républicaines, s’était assemblée en nombre considérable sur la place Vendôme. Les tambours battirent, le commandant fut prévenu et arriva. Les jeunes mécontents serrèrent leurs rangs, prirent en main leurs couteaux de poche et leurs cannes, et s’apprêtèrent à résister. On vit le général dépêcher un aide de camp, et quelques moments anxieux passèrent; enfin quelque chose qui semblait effrayant comme un engin militaire parut, s’avançant par la rue de la Paix. Etait-ce un canon?... Une foule de soldats en casques entouraient ce terrible objet, le firent tourner avec une précision militaire et l’approchèrent de l’endroit où les séditieux formaient leur phalange la plus épaisse. Un commandement fut donné, et en un instant la foule entière se vit inondée d’eau.

Beaucoup, parmi ceux qui virent la déroute et la fuite précipitée des héros que poursuivaient avec leurs tuyaux les pompiers amusés, déclarent que jamais aucune manœuvre militaire n’avait encore produit une retraite aussi rapide. Je découvre dans ce procédé de la garde nationale un indice frappant du mépris tranquille que sentent ces puissants gardiens du pouvoir présent pour leurs ennemis républicains.

Ayant atteint le Luxembourg et obtenu de pénétrer dans les jardins, nous nous arrêtâmes encore pour contempler une scène, non seulement tout à fait nouvelle, mais aussi très singulière pour ceux qui étaient accoutumés à l’aspect ordinaire du lieu.

Au milieu des lilas et des roses un campement de petites tentes blanches offrait son air martial. Des armes, des tambours, et toutes sortes d’objets militaires apparaissaient çà et là; tandis que des troupiers flânant, fumant, lisant, achevaient de donner à la scène une apparence inaccoutumée...