Pour qu’ils pussent convenir aux revenus moyens des Français, il faudrait que ces petits hôtels privés fussent construits sur une échelle trop médiocre pour qu’ils continssent de grandes chambres; or la vastitude des pièces d’habitation permet une espèce de parade qu’apprécient beaucoup de ceux qui vivent dans des appartements non meublés, qu’ils paient peut-être quinze cents et deux mille francs par an. Une autre commodité dont il serait pénible aux familles françaises de se passer et dont on peut jouir pour un faible prix, si l’on s’associe à plusieurs, c’est le portier et sa loge. Et si les Parisiens échangeaient leur système contre le nôtre, qui consiste à avoir un domestique spécialement occupé à porter les paquets et les lettres, ou à annoncer les visites, le nombre des serviteurs devrait être doublé dans chaque famille.

Remplir ces offices-là, ce n’est pas tout ce qu’a à faire ce domestique de tant de maîtres qu’est le portier; je ne suis pas assez compétente pour vous dire exactement quelles sont ses fonctions; mais il me semble qu’on me répond généralement quand je demande quelqu’un pour faire une commission: «Oui, madame, le portier (ou la portière) fera cela»; et si nous nous trouvions soudainement privés de ce factotum, je pense que nous serions immédiatement obligés de quitter notre appartement et de chercher un refuge dans un hôtel, car nous serions très embarrassés de savoir trouver les «aides» qui nous permettraient de vivre sans lui...

UN TILBURY

(Par A. Giroux) (Bibl. nat.)

Les Parisiens forment une population très aimable et ils ont l’apparence d’être très heureux; quel effet produirait sur chacun d’eux la possession tranquille d’une maison particulière? Ce qui est agréable à l’un et influence heureusement son caractère peut être désagréable à l’autre; et je ne suis pas certaine que la petite maison commode, qu’on se procurerait en payant un loyer équivalent à celui d’un joli appartement, ne calmerait pas cette légèreté et cette vivacité grâce auxquelles on voit des locataires sexagénaires gagner leur élégant premier en escaladant les marches par deux à la fois. Et les pieds les plus jolis et les mieux chaussés du monde, qui à présent se trémoussent sans souci sur l’escalier commun, ne se traîneraient-ils pas plus lourdement s’il leur fallait suivre un étroit corridor dont la propreté ou la malpropreté serait devenue une question privée et individuelle? Et le plus vif désir d’avoir dans son vestibule quelques statues et quelques lauriers-roses ne se calmerait-il pas si l’on avait à calculer ce qu’il en coûterait pour le satisfaire? Et quel mal de tête en pensant à ce vilain escalier à frotter du haut en bas! Toutes ces préoccupations, et beaucoup d’autres auxquelles les Parisiens échappent, leur incomberaient s’ils échangeaient leurs appartements pour des maisonnettes...

Rousseau dit que les paroles qui règlent tout à Paris sont: cela se fait et cela ne se fait pas. On ne peut nier que ces mêmes mots n’aient à Londres un pouvoir égal; et, malheureusement pour notre indépendance individuelle, il en coûte beaucoup plus pour leur obéir de notre côté de l’eau. Des centaines de francs sont actuellement dépensées sur des budgets très limités, sans procurer aucune jouissance à ceux qui les dépensent; mais on se soumet à cette nécessité parce que cela se fait ou cela ne se fait pas. A Paris, au contraire ces phrases impératives n’ont pas la même influence sur les dépenses, parce qu’on n’y a pas pour but unique de paraître aussi riche que son voisin, mais de se donner par son revenu, grand ou petit, le plus possible de plaisirs et d’agréments dans la vie.

Pour ces raisons, en cas de diminution ou d’insuffisance de fortune, il est très agréable d’habiter Paris. Certes une famille qui viendrait ici en pensant y trouver les choses indispensables à la vie à meilleur compte qu’en Angleterre serait grandement désappointée: certains articles sont moins chers, mais beaucoup sont considérablement plus chers, et je doute vraiment qu’à l’heure actuelle les choses strictement nécessaires à la vie ne soient à meilleur marché à Paris qu’à Londres.

Ce n’est donc pas le nécessaire, mais le superflu qui est moins coûteux ici. Le vin, l’ameublement, l’entretien des chevaux, le prix des voitures, les entrées au théâtre, les bougies de cire, les fruits, les livres, le loyer d’un joli appartement, les gages des domestiques, tout est à meilleur marché, et les contributions directes moins élevées. Encore n’est-ce pas pour cette seule raison que la résidence à Paris sera avantageuse pour des personnes qui ont quelques prétentions à tenir un certain rang et qui veulent un certain style à leurs maisons. La nécessité de paraître, qui est de beaucoup la plus onéreuse de toutes les obligations que le rang impose, peut être évitée ici en grande partie, et sans qu’on en subisse aucune déchéance. En somme, l’avantage économique de la vie à Paris dépend entièrement du degré de luxe que l’on désire. Il y a certainement beaucoup de détails de délicatesse et de raffinement dans l’existence anglaise, que je serais très peinée de voir abandonner parce que ce sont des particularités nationales, mais je crois que nous gagnerions énormément, à beaucoup de points de vue, si nous pouvions apprendre à ne plus faire dépendre notre manière de vivre de sa comparaison avec celle des autres...

Je suis persuadée que, si la mode prenait chez nous d’imiter l’indépendance des Français dans leur manière de vivre comme elle veut maintenant qu’on imite leurs mets, leurs chapeaux, leurs moustaches et leurs moulures dorées, nous y gagnerions beaucoup de jouissances. Si, à l’avenir, aucune dame anglaise ne se sentait plus l’angoisse au cœur parce qu’elle a compté dans le hall de son amie un plus grand nombre de valets de pied que dans le sien; si aucun soupir ne s’exhalait plus dans aucun cercle parce que le bouton de chemise du voisin est plus beau; si aucune grosse facture ne s’élevait chez Gunter, chez Howell, ou chez James, parce qu’il vaut mieux mourir que d’être surpassé,—nous serions incontestablement un peuple plus heureux et plus respectable que nous ne le sommes à présent.