On reconnaît assez généralement, je crois, que les Français sont maintenant plus avides de gagner de l’argent qu’ils ne l’étaient avant la dernière révolution. La sécurité et le repos que la nouvelle dynastie semble avoir amenés avec elle leur ont donné le temps et l’occasion de multiplier leurs capitaux; et la conséquence, c’est que les aptitudes au commerce que Napoléon nous reprochait si fort ont traversé la Manche, et commencent à produire ici de très grands changements.
Il est évident que la richesse de la bourgeoisie augmente rapidement, et les républicains s’en effraient: ils voient devant eux un nouvel ennemi, et commencent à parler des abominations d’une bourgeoisie aristocratique.
Cet accroissement des fortunes bourgeoises a plusieurs effets remarquables, mais aucun ne l’est plus que l’augmentation rapide des jolies demeures, lesquelles s’élèvent maintenant, aussi blanches et brillantes que des champignons frais, dans la partie nord-ouest de Paris.
C’est là tout à fait un nouveau monde, et cela me rappelle les premiers jours de Russel Square et du quartier alentour. L’église de la Madeleine, au lieu de se trouver placée, comme je me souviens qu’elle l’était jadis, tout à l’extrémité de Paris, voit maintenant une nouvelle ville s’étendre derrière elle; et si les constructions continuent de s’élever à la même allure qu’elles semblent le faire en ce moment, nous, ou du moins nos enfants, la verrons occuper une situation aussi centrale que Saint-Martin des Champs. Un excellent marché, appelé marché de la Madeleine, s’est déjà établi dans ce nouveau quartier, et je ne doute pas que des églises, des théâtres, et des restaurants innombrables ne le suivent rapidement.
Il faudra placer les capitaux, qui s’accroissent avec une rapidité américaine, et, quand cela arrivera, Paris s’étendra hors de ses limites actuelles de la même marche tranquille que Londres avant lui: d’ici à vingt ans, le bois de Boulogne pourra être aussi peuplé que Regent’s Park l’est aujourd’hui.
Ce soudain accroissement de la richesse est déjà cause de l’augmentation du prix de beaucoup d’articles vendus à Paris; si l’activité du commerce continue, il est plus que probable que les fortunes du boursier et du marchand parisien égaleront les fortunes colossales qui existent en Angleterre; alors les mêmes causes qui ont rendu la vie si coûteuse chez nous la rendront chère dans la France future. Bien des particularités dont on s’aperçoit aujourd’hui et qui forment les plus grandes différences entre les deux pays disparaîtront alors, car la grande richesse est tout ce qui manque à une famille française pour vivre comme une famille anglaise. Mais quand ce temps arrivera, les Parisiens ne perdront-ils pas plus de jouissances sans ostentation qu’ils n’en gagneront par l’augmentation du luxe? Pour moi, je suis absolument d’avis que Paris sera à demi gâté lorsque les ennuyeux dîners de cérémonie remplaceront les réceptions sans pompe et les visites sans parade; alors les Anglais pourront se décider à rester fièrement et orgueilleusement chez eux, car, au lieu du contraste brillant et vivant à leur manière de vivre qu’offre actuellement Paris, ils y pourront trouver une rivalité ennuyeuse, mais en chemin de réussir.
XXIV
ANECDOTE.—LE ROMANTISME ET LE SUICIDE.
Il n’y a pas longtemps que deux jeunes hommes—très jeunes—entraient dans un restaurant, commandaient un dîner d’un luxe et d’un prix inaccoutumés, et arrivaient à l’heure pour le déguster. Ils le firent avec toutes les apparences d’une juvénile gaieté. Ils commandèrent des vins de Champagne, qu’ils burent en se tenant par la main. Aucune ombre de tristesse, de pensées ou de réflexions d’aucune sorte ne sembla se mêler à leur joie qui fut bruyante, longue et incessante. A la fin, vinrent le café noir, le cognac, et la note: l’un d’eux la montra à l’autre et tous deux se mirent à rire. Ayant bu leur tasse de café jusqu’à la lie, ils appelèrent le garçon et lui ordonnèrent de faire venir le restaurateur. Celui-ci accourut sur-le-champ, pensant peut-être recevoir le montant de sa note, moins quelques extra que les joyeux mais économes jeunes gens pouvaient trouver exagérés.
Au lieu de cela, l’aîné des deux amis lui déclara que le dîner avait été excellent, ce qui était très heureux puisque ce devait être le dernier que son ami et lui mangeraient; que, pour la note, il fallait leur faire de nécessité excuse, attendu qu’ils ne possédaient pas un sou; que, dans aucune autre situation, ils n’auraient ainsi violé l’usage ordinaire au détriment de leur hôte; mais que, trouvant ce monde, ses peines et ses chagrins indignes d’eux, ils avaient décidé de jouir au moins une fois d’un repas que leur pauvreté les empêcherait de jamais recommencer, et ensuite de prendre congé de l’existence pour toujours; il ajouta que la première partie de leur résolution s’était accomplie fort noblement grâce au cuisinier et à la cave de l’établissement; que la dernière partie suivrait bientôt, car ils avaient mélangé au café noir et au petit verre de l’admirable cognac tout ce qui était nécessaire pour régler très rapidement leurs comptes.