Le restaurateur était furieux. Il n’ajoutait aucune foi à ce qu’il considérait comme une rodomontade n’ayant pour but que d’éviter le paiement de la note, et il parla bruyamment, à son tour, de les remettre dans les mains de la police. A la fin, sur leur offre de lui laisser leur adresse, il leur permit toutefois de partir.
«LA PEAU DE CHAGRIN»
(Par Gavarni) (Bibl. nat.)
Poussé par l’espoir d’obtenir son argent, ou peut-être craignant vaguement que le conte insensé que les jeunes gens lui avaient fait ne fût vrai, cet homme se rendit le jour suivant à l’adresse que lui avaient laissée ses clients. Là, il apprit que, le matin même, les deux malheureux jeunes gens avaient été trouvés couchés ensemble, la main dans la main, sur un lit que l’un d’eux avait loué quelques semaines auparavant. Quand on entra, il étaient déjà morts et tout à fait froids.
Sur une petite table dans la chambre, on découvrit beaucoup de papiers noircis d’écriture; tous exprimaient des aspirations à la splendeur obtenue sans travail, un profond mépris pour ceux qui se contentent d’une vie gagnée à la sueur de leur front, diverses citations de Victor Hugo, et la requête de vouloir bien transmettre aux journaux leurs noms et le récit de leur trépas.
On cite des cas nombreux d’amis intimes qui s’encouragent mutuellement ainsi à finir leur existence, sinon aux applaudissements du public, du moins avec un certain effet. Et bien plus souvent on trouve morts et serrés dans les bras l’un de l’autre un jeune homme et une jeune femme; ceux-là accomplissent à la lettre, avec le plus triste sérieux, la destinée prédite si gaiement dans la vieille chanson:
Gai, gai, marions-nous,
Mettons-nous dans la misère;
Gai, gai, marions-nous,
Mettons-nous la corde au cou.
J’ai entendu dire par plusieurs personnes qui regardent avec philosophie les traits caractéristiques du temps présent et de la race actuelle, ou plutôt peut-être de cette partie de la population qui vit dans une oisiveté dissolue, que ce qu’il y a de pis dans tout cela, c’est l’indifférence, l’insouciance et un mépris de la mort digne des gladiateurs antiques, que l’on enseigne, que l’on loue, que l’on exalte comme le fondement et la perfection de toute sagesse et de tout mérite humains.