«Alors, me dit-elle, je vais vous raconter ce qui m’est arrivé trois mois environ après qu’elle eut eu lieu. Je fus invitée avec mon mari à aller voir une amie à la campagne, dans la même maison où j’avais rencontré cette Mˡˡᵉ Isabelle B... que je vous ai nommée. Le soir, en jouant à l’écarté avec notre hôte, je me rappelais notre conversation dans les jardins du Luxembourg et je m’enquis de la demoiselle en question:

«Est-il possible que vous n’ayez pas su ce qui lui est arrivé? me répondit-on.

—Non, en vérité, je n’ai rien appris. Est-elle mariée?

—Mariée?... Hélas! non, elle s’est jetée à l’eau!»

Ce dénouement terrible prenait une gravité solennelle après ce qui avait été prédit à cette jeune femme. Quoi de plus étrange que cette coïncidence! Mon amie me dit qu’à son retour à Paris elle raconta cette catastrophe à celui qui avait semblé la prévoir et qu’il reçut cette nouvelle par une exclamation caractéristique: «Dieu soit loué! Elle est maintenant hors de son malheur.»

Cet incident et la conversation qui suivit me portèrent à rechercher sérieusement ce qu’il pouvait y avoir de vrai dans tout cela, et il me semble, après enquête, qu’une femme célibataire, ayant passé trente ans, c’est un cas fort rare en France. Procurer à leurs enfants un mariage convenable passe aux yeux des parents pour un devoir aussi strict que de les envoyer en nourrice ou à l’école. La proposition d’une alliance vient aussi souvent des amis de la femme que de ceux de l’homme, et il est évident que cela doit beaucoup augmenter les chances d’établissement convenable pour les jeunes personnes; car, bien qu’il nous arrive d’envoyer nos filles jusqu’aux Indes dans l’espoir d’obtenir ce résultat désiré, il est peu de parents anglais qui soient allés jusqu’à proposer à quiconque, ou au fils de quiconque, de prendre leur fille.

Si nos usages étaient différents, si la demande en mariage d’une jeune fille était préparée par les amis au lieu de dépendre de la chance ou du hasard d’une rencontre, je ne doute pas que beaucoup de mariages heureux n’en résulteraient; et, d’ailleurs, un arrangement semblable, qui ne choque aucun sentiment des convenances, puisqu’il est conforme à une coutume nationale, peut donner à penser à la jeune fille que, par un privilège flatteur pour sa délicatesse, elle est absolument étrangère à cette affaire. Mais, nos jeunes filles anglaises consentiraient-elles, pour ne pas courir la chance de rester vieilles filles, à abandonner ce droit, qui leur est si précieux, de vivre dignement en célibataires jusqu’au jour où elles auront choisi elles-mêmes un époux—au milieu du monde,—et renonceront-elles pour cela au droit de dire oui ou non à leur guise et selon leur fantaisie?...

Le monde entier est persuadé que la France abonde en épouses aimantes, constantes et fidèles, et en maris de même; je ne pense pas que, s’il en est ainsi, ce soit une conséquence de la manière dont les mariages se font ici. Le plus fort argument en faveur de l’usage français, c’est assurément qu’un mari qui prend une jeune femme aussi neuve d’impressions de toutes sortes que doit l’être une jeune fille française bien élevée, ce mari-là a une meilleure chance, ou plutôt a plus le pouvoir de conquérir le cœur de sa femme qu’un homme qui s’éprend d’une beauté de vingt ans, laquelle a déjà entendu peut-être des aveux aussi tendres que ceux qu’il murmure à son oreille, faits par un autre homme qui, s’il n’avait pas le moyen d’épouser la jeune personne, avait du moins celui de l’aimer, et une langue pour la séduire aussi bien que le mari.

«LA BONNE FILLE»