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En contemplant le maître des jolies frivolités qui portait sur un corps robuste son nom pimpant et coquet, comme une aigrette, des gens non avertis connurent parfois la surprise des admirateurs de Mme Alboni, à l'égard de «l'éléphant qui avala un rossignol». La mise en mouvement d'une machine énorme pour produire les délicieux riens de l'article-Paris les étonnait comme s'ils eussent vu chauffer un train pour porter un carton à chapeau. Ils ne se rendaient pas compte que la parisine distillée par Scholl était le résidu de laborieuses combustions; les étincelantes boutades qu'il laissait tomber sur la nappe étaient secrètement préparées par des mets émoustillants et par des crus vénérables.
Chez Scholl, l'écrivain était, pour ainsi dire, le secrétaire du viveur. Il se souvenait des improvisations du boulevardier et il les notait posément, appuyé sur son bureau Louis-Philippe. C'est dans sa garçonnière, ornée de meubles sages, qu'on pouvait entrevoir le fond de sa sincérité lorsque, penché sur l'honnête acajou, après avoir remplacé par des bésicles son sourd monocle, il limait ses jolies boutades.
Peut-être, un de ces jours, dressera-t-on le bilan des mousquetaires de la chronique qui, durant un quart de siècle, firent la parade pour les Parisiens. Braves et étourdis, ils payaient esprit comptant; et leur épée, comme leur plume, était toujours prête à la riposte. Cependant, si l'on examine de près ces petits maîtres de la presse, on admire les trésors de prudence que dissimulait leur désinvolture. En dépit de leurs airs turbulents, ils étaient excellemment mesurés. C'est Auguste Villemot, garde national déguisé en voltigeur, avec ses malices prudentes de Censitaire, gardien jovial de la colonne de Juillet; c'est Henri de Pène, homme du monde discret qui chiffonne des idées légères sur un lieu commun, avec une grâce de modiste; c'est Léon Chapron, moraliste dyspeptique expert à pomponner des truismes; c'est Claudin surtout, le serf de la bohème dorée, qui, par déférence pour un idéal, habita cinquante ans la même chambre d'hôtel garni... Tous ils expriment avec crânerie des opinions reçues. Ces brillants cavaliers de guérillas constituent la colonne volante des gens de bon sens, infanterie massive qui monte la garde autour des préjugés.
Scholl respecta la noblesse, les pouvoirs publics, l'argent et le succès. Il ne se rallia à la République qu'après la chute du Maréchal, et au naturalisme que le jour où le suffrage universel parut favorable à cette découverte. L'oreille tendue aux bruits de la ville, il communiait d'instinct avec les majorités. Mais Voltaire lui-même ne s'appuyait-il pas sur le sens commun quand il égaya aux dépens de Leibnitz les bourgeois éclairés qu'avait divertis Candide?
L'esprit est conservateur: un rapide éclair dans un joyeux cliquetis de lames suffit à sa brillante escrime. C'est l'ironie qui est anarchiste, dont les virtuoses manient, avec des gestes soigneux, les stylets à manches de velours... Scholl pose l'épigramme comme un coup de bouton; et sa flamberge garde une pointe d'arrêt.
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La vieillesse lui réserva des amertumes.
Sur le domaine où naguère son peuple défilait, il vit des passants au visage anxieux se hâter comme s'ils avaient un but. Dans les journaux, de jeunes hommes continuaient de réfléchir après qu'il eut enlevé quelque position difficile avec une maëstria étincelante, par quelque jolie boutade, à la française. Enfin Tortoni, à son tour, fut emporté. Dès le lendemain de cet événement, l'état-major boulevardier, obéissant à un secret mot d'ordre, se retrouva, fidèle à son poste, au café dit: napolitain. Mais ce n'était plus le glorieux établissement dont, l'été, s'écartaient avec défiance, en traversant la chaussée, les Parisiens inquiets, et où M. Percheron lui-même inspectait d'un œil sévère l'intrus dénué de parrains ou de références. Dans le nouveau cénacle, des profanes pénétraient ingénument, pour boire. Et parmi ce désordre et cette confusion, les vieux Tortonistes ressemblaient à des émigrés.
Un jour du printemps 1903, je rencontrai, opulente et radieuse sous son ombrelle claire, Hélène, l'honnête et dévouée gouvernante du brillant écrivain.