— Tu étais donc avec les contrebandiers ?

— Oui ; souvent, j’accompagne mon mari et les autres qui passent les marchandises pendant que je fais causer les douaniers qui sont une mauvaise race. Tout de même, nous sommes bien organisés contre eux. La garde a beau surveiller la vallée, nos hommes se cachent dans les sentiers. Et si tu savais, à la moindre alerte, comme ils sifflent. Mais, souvent, il faut abandonner les allumettes, le raisin, la soie, tout ce qui s’ensuit, à ces démons bleus et rouges dont le pays est infesté. On croirait qu’ils sortent de terre. Jour et nuit, ils épient. On dirait de chatards en train de guetter des palombes. Comme si nous étions un gibier ! Si toi, Arnaud, tu faisais le service d’Ainhoa, d’accord avec notre parti, tu nous rendrais bien des services, tu gagnerais de l’argent et je serais heureuse de ne pas vivre loin de toi. Si tu veux me suivre à l’auberge qui est là, je le donnerai du rhum et des cigares que j’ai rapportés sous ma robe.


Arnaud avait considéré le costume de Yuana. Elle n’était plus l’élégante de naguère. La Bohémienne avait repris le dessus. Une jupe, cousue dans une sorte d’indienne à fleurs encore voyantes, mais frippée, boueuse, effilochée, qui descendait en s’évasant sur des bas blancs et de mauvaises bottines, lui restituait cette forme inimitable de ses pareilles dont les hanches roulent au moindre effort. On comprenait que la jeune fille était tombée fort bas en peu de temps. Les mèches de ses cheveux, qui n’étaient que folles, étaient maintenant crispées et nouées, et elle les avait ointes de je ne sais quelle huile rance qui sentait le jasmin. Dans son cœur violent comme le grenadier, il y avait un nom, un nom qu’elle aurait voulu faire s’envoler de ses lèvres. Mais, ayant éprouvé dans les bois la jalousie d’Arnaud, elle n’osa lui demander des nouvelles de Manech.

V

Il est difficile de savoir exactement ce qui se passa au printemps qui suivit. Mais Arnaud, quelques semaines après son installation à Espelette, fut arrêté et emprisonné en compagnie du soi-disant mari de Yuana. Celle-ci revint alors chez ses parents qui l’accueillirent sans surprise ni reproche. Elle seule semblait éprouver quelque honte d’avoir, en si peu de mois, changé de sort et de pays. Elle ne se rendait plus au village où l’Américain la boudait en la méprisant. Et même, on ne la voyait plus que rarement se promener autour de sa ferme et de Garralda.

En passant par un bois, Manech un jour l’aperçut, mais il ne lui adressa point la parole ni elle à lui : elle se tenait debout, nu-pieds, les mains croisées derrière le dos, contre une grange. Sa famille était de plus en plus pauvre, elle sans ressources. Elle portait toujours les mêmes hardes bariolées qu’à Ainhoa. La jupe évasée accusait davantage encore son allure de Bohémienne, lui donnait l’air d’un liseron déchiré par les épines. En l’approchant, on se serait étonné qu’en si peu de semaines la rondeur brune et ferme de ses joues eût fait place à la maigreur et à la pâleur, et que ses yeux si jeunes se fussent creusés et cernés. C’est qu’elle avait vécu une rude misère, son danseur et Arnaud se réservant de dépenser, en d’autres compagnies que la sienne, les profits de leur commerce auquel pourtant elle aidait. Ce triste état avait fait naître en elle une sorte de dévotion superstitieuse et désolée. Sans toutefois recevoir les sacrements, elle s’était agenouillée en larmes dans l’église d’Ainhoa. Devant les lis de Marie, elle avait mêlé à ses pauvres prières ignorantes, à des essais de contrition, le souvenir si pur de Manech. Mais aujourd’hui, revenue au pays, elle n’osait plus, se sentant réprouvée, franchir le seuil de la paroisse.

Au contraire, la piété de Manech s’affirmait davantage, dirigée par l’humble vicaire. On eût dit plutôt deux frères que deux camarades. Et, à la procession de la Fête-Dieu qui se déroulait en ce moment dans les fleurs, les fumées de l’encens, les chants ; l’orage des tambours et des cuivres, la forêt bleue et blanche du ciel, le jeune diacre doré, escortant l’Hostie transparente, était aussi ravi de savoir l’enfant du patronage mêlé à l’averse des roses, que celui-ci l’était de sentir tout près du Seigneur cet autre enfant vêtu de lin presbytéral. Mais l’abbé, qui avait eu la vocation religieuse tout petit, ne pensait point que Manech l’eût aucunement et, sans doute, son opinion s’appuyait-elle sur la grâce de lire dans un cœur qui s’ignorait Lui-même.