En présence des flots, Manech fut changé ; un sourire éclaira sa face. Que se passait-il dans ce front qu’entourait toujours soigneusement, sans le cacher, l’étroit berret ? Quel invisible et purifiant baiser la mer donnait-elle à cet enfant ? De quels bras, de quels regards l’enveloppait-elle ? D’où venaient cette filiation et cette maternité mystérieuses qui s’étaient révélées à lui, brusquement, un jour, et qui s’étaient confirmées en haut d’Ursuya, lorsqu’un amour divin lui avait versé l’oubli de ce qui se passait au pied de la montagne ?
Des paquets d’eau poussaient en avant leurs gerbes de chrysanthèmes et d’anémones de mer. Sa lèvre était salée. Il aspirait l’arôme du fenouil des falaises. L’étendue d’eau basculait, d’un poids qui semblait entraîner le monde, verte ou jaune ou bleue, ou argentée, selon la distance et les courants. De légers nuages, pareils à des pétales de roses du Bengale, montaient à l’horizon. Et, toujours, s’entendaient, confondus ou distincts, cette voix de tonnerre assourdissante et houleuse, ce grésillement de petites bulles qui crèvent sur le sable, ces sourdes détonations. Et l’on voyait, blancs et souples comme des flocons de fumée, des oiseaux s’en aller en hâte vers un devoir éternel.
L’abbé contemplait aussi. Mais, tandis que chez l’un, une soif d’inconnu, le mirage de fortunes conquises, semblaient au spectacle, chez l’autre, au même instant, la foi faisait naître cette pensée que les apôtres n’avaient point hésité à reconnaître, pour créateur de ces merveilles, l’humble Fils de l’Homme qui les accompagnait dans leurs barques.
Le temps pressait. Quand ils revinrent à Bayonne, pour rejoindre les camarades et regagner avec eux le village, le jour était encore clair. Ils se retrouvèrent dans le quartier basque du petit port, si pittoresque avec ses rues étroites, ses auberges basses, ses magasins pour pêcheurs et matelots, son va-et-vient de camions, ses courriers desservant l’intérieur du pays.
En repassant devant la maison qu’avait habitée Yuana, et qu’il ne songea même pas à regarder, Manech vit sur le trottoir passer un petit marin au col bleu. Il marchait en se balançant d’un air avantageux, de l’or à son berret. Il suffit, pour que toute la passion de Manech cristallisât. Dès lors il se prépara à devancer l’appel en entrant dans la flotte.