De toutes ces flatteries, d’ailleurs sincères, elle avait les larmes aux yeux tout en continuant de marcher à son côté, de cette manière qui donnait tant de grâce à sa taille si haute et si flexible.
Il voulut qu’elle prît le chapeau, comme font en général les dames des Américains. Et, en cela, Kattalin montra ce tact inné des Basquaises, même rurales, qui savent du premier coup adopter la mode la plus simple et la plus jolie. Ils choisirent ensemble les chambres, le salon, la salle à manger de leur future demeure, fort luxueux, mais d’un goût moins sûr que la corbeille et les robes. Ils passèrent ainsi trois semaines à faire mille achats, entre autres d’un calice de valeur qu’il voulut offrir à l’abbé, son ami de jeunesse, devenu maintenant curé de Méharin et qui bénirait leur union. Ils assistèrent à la messe de la paroisse Notre-Dame. Ils communièrent. Elle suivit l’office dans le missel qu’il lui avait donné. Ils dînèrent dans des restaurants où l’on joue du violon, visitèrent en voiture les quais, allèrent au théâtre. Ils rejoignirent enfin, elle et sa mère, leur moulin, lui Garralda.
Le tendre et grand oiseau blanc l’attendait, les ailes toujours entr’ouvertes, dans l’attitude à la fois de l’essor et de l’accueil. Au moment que Manech entra dans la cour, son père, seul, remuait du fumier. Un pigeon tourna et revint. Le vieux se redressa et vit son fils habillé comme un prince, et qui se découvrait. Tous deux, au même instant, sentirent passer sur leur cœur les ombres de la mère et de la sœur qui n’étaient plus. Ils s’avancèrent l’un vers l’autre et se tendirent la main sans prononcer un seul mot.
Le père passa ses doigts calleux sur sa paupière. Puis il reprit sa fourche en silence, continua de retourner l’ajonc. Il laissa Manech entrer sans lui dans la cuisine où l’accueillirent, avec déférence, deux sœurs et un frère. Le reste de la famille travaillait aux prés. La chambre était depuis longtemps préparée pour recevoir le voyageur qui revenait enfin. On y monta sa valise d’un cuir odorant et rouge, aux fermoirs dorés et garnie d’objets d’ivoire, telle que jamais n’en avait vu ni n’en reverra Garralda. Il était convenu que Manech occuperait cette pièce, durant les quelques jours que s’achèverait l’installation de la villa que sa femme et lui habiteraient, et à laquelle il donnerait tout simplement le nom de Kattalinen-Etchea, qu’il ferait graver dans la pierre du portail.
Sa plus jeune sœur, née depuis son départ au Chili, était pieds nus, les cheveux couverts de débris de foin. Elle lui baisa la main où brillaient des bagues trop voyantes, puis elle s’enfuit, surprise de sa propre audace. Elle l’aimait, l’admirait tant sans le connaître ! Il demeura seul jusqu’au déjeuner. Il était ému de cette sainte pauvreté. L’éclat de miroir suspendu au mur, pour qu’il pût se raser, la cuvette, le pot-à-eau, le savon neuf posé sur la serviette qui recouvrait une petite table, une commode neuve, d’un bois peu solide, le lit qu’il reconnaissait et que l’on avait acheté lors de la première maladie de sa mère, la Vierge sur l’étagère, et le Christ au-dessus, le firent s’agenouiller. Il était encore ainsi lorsque l’angelus sonna. S’étant relevé, il regarda par la fenêtre et il aperçut au loin la ferme des parents de Yuana.
Certes, il avait oublié cette fille jusqu’à ne plus s’être enquis d’elle, même au cours de ses permissions de jeune marin. Et son entourage n’avait fait que favoriser son incuriosité volontaire, les vrais Basques observant le silence sur tout ce qui regarde aux affaires des Bohémiens et des Gascons, surtout si elles sont judiciaires. Mais voici qu’après bien des années il ressentait, comme le dernier frisson d’une vague mourante, la douleur qui l’avait déchiré autrefois et qui avait suivi la vision de son amie d’enfance emmenée entre deux gendarmes.
Toujours la même fumée sortait du misérable toit.