Le dîner se prolongea plus avant que la nuit tombante où montaient les étoiles. Tout naturellement, les invités s’étaient groupés selon leurs coutumes et leurs langues.
A l’un des bouts de la table, à la gauche des variés, les Gascons fredonnaient des airs à la mode, lutinaient les filles, prenaient des poses de godelureaux, et les plus âgés, vêtus en demi-messieurs, ressemblaient à des employés ou à des fonctionnaires.
Mais, à droite, les Basques régnaient. Ils mangeaient, beaux et graves. Leurs regards allaient et venaient avec une lente majesté. Parfois leur ménétrier se saisissait de l’instrument posé devant lui, en travers de la table, et la grange en résonnait.
Il en faisait sortir de doux gémissements, échos des âges les plus lointains. Ces airs que n’évoquaient-ils pas ? Les cris des cigales des lourds après-midi quand, vers les grottes d’Isturitz, les ancêtres chasseurs rapportaient les bêtes percées de flèches ; les plaintes de la forêt si dense que l’écureuil y pouvait circuler sans jamais effleurer le sol ; un peu plus tard, les clameurs des bergeries plaintives, la voix des pâtres qui se prolongent ; les appels angoissés des mères recherchant leurs enfants, le soir, autour des bordes ; le battement régulier des vols de palombes vers Sare, Osquich ou Lécumberry ; le cri chantant des chatards qui les guettent de la montagne en brandissant des haillons ; le mugissement des conques annonçant les beaux coups de filet ; le sanglot fou des irrintzinas ; la douceur des aveux dans le crépuscule ; l’annonciation désolée de ceux qui marquent les points au jeu de paume ; les farouches exclamations des pilotaris ; le tambourinement du sol sous les pieds ailés des danseurs aux grosses chevilles ; le rire divin de l’angelus quand la place tout entière découvre son front ; le pas cadencé des vieilles encapuchonnées qui se suivent une à une, pareilles, avec leur huppe sur les yeux, à des poules courroucées ; les hymnes de la Fête-Dieu mêlées aux ronflements des capricornes dans la brise qui courbe les moissons accablées de gloire.
Le joueur reposait sa flûte. On n’entendait plus que le cliquètement des assiettes. Mais bientôt, du même côté, un koblari se levait qui jetait, comme une provocation, une phrase balancée, que se renvoyaient, semblait-il, les collines. Un autre poète lui répondait. Et le silence se refermait.
Manech n’oublia point les pauvres de la commune. Il ouvrit largement la main aux Écoles libres dont les professeurs, jusque-là, consentaient à leur vie misérable. Il fit des dons à la Paroisse. Non loin de Garralda, il fit élever un rebot et planter autour des platanes. Il acquit plusieurs métairies. Il releva deux vignes non loin de Kattalinen-Etchea. Il accrut le nombre des moutons de son père, en se réservant une part dans le croît. Il posséda des taureaux de prix et des poulinières de race. Il fit un semis de pins au moment que les chênes étaient ravagés par l’oïdium. Il fit construire un bélier qui élève l’eau potable jusqu’aux prés de Chocogaraya. Il n’accepta point la direction de la mairie, mais l’office d’adjoint.
A travers la grille de Kattalinen-Etchea, on entrevoyait des roses et sa femme qui lui donnait un garçon au cours de 1913. Il l’aimait et la vénérait. Mais, comme ceux de son pays, il la laissait souvent seule et il allait prendre part aux parties de pelote et aux soupers qui les suivaient, à l’auberge, parfois jusqu’au matin.