Au cours du bel après-midi, il se sentit caressé par un souffle qui, sans qu’il s’en doutât le moins du monde, était dû au baiser de Yuana qui s’était envolé vers lui. Son cœur en fut gêné. Il lui prit comme une de ces fièvres de la jeune saison qui reviennent par intervalles. Il ne sut qu’en penser. Il dormit agité la nuit suivante, tenu longtemps en éveil par ses sens qu’il ignorait. Il se leva dès l’aube, fit sa toilette du dimanche, assista à la messe, vaqua aux soins domestiques, oublia quelque peu son inquiétude.
Mais, un peu plus tard, il se sentit repris de l’étrange malaise. Pour tâcher de le dissiper, il prit sa canne à pêche et descendit vers le moulin. Il aperçut Yuana qui se dirigeait vers le village. Elle portait un costume de demoiselle et tenait un panier. Elle ne le vit pas, d’autant moins qu’il se dissimula entre les aulnes dont jaillissaient les jeunes aigrettes d’un vert ensoleillé. A ce moment quelques larmes roulèrent de ses yeux sans qu’il en pût définir la cause. Mais il sentit un grand calme se faire dans son cœur lorsqu’il se fut assis sur un mur ruiné, les jambes pendantes au-dessus du torrent qui bondissait léger. Le flotteur désaligné était entraîné par les tourbillons. Il sursautait comme si des truites se fussent acharnées après l’appât : mais ce n’était qu’une illusion causée par les dentelles de l’écume se déchirant aux galets. Manech n’y prenait point garde, laissait le bouchon valser dans le courant. Il lui était bon d’être là. Ce petit coin solitaire l’emplissait d’une douceur sans nom. Et tant qu’il y demeura, en face d’un îlot que formait, entre des réseaux d’argent mobiles, une corbeille de cardamines d’une lumière pourprée et verte, si vive et tendue qu’aucun paysagiste n’eût su la reproduire, sa pensée demeura limpide et calme. Le pouvoir occulte de Yuana, qui s’était imposé à lui sans qu’il le démêlât, les tentations émanées d’elle, éparses autour de lui comme des pollens irritants, étaient conjurés par la vierge poésie de l’eau en fleurs.
Mais, dans la suite, quelques nouvelles rencontres qu’il fit de Yuana, toujours aussi provocante, le replongèrent dans un trouble qui devenait une légère ivresse dans ce ciel où bourdonnaient les abeilles. On y voyait flotter et rouler, succédant à l’aube des fleurs, les épais nuages de lilas se dégageant des haies juteuses. Une nuit, il se sentit oppressé comme il l’était, au fort du mois d’août, lorsqu’il se plongeait en frissonnant dans la Joyeuse. Mais, cette fois, il ne se reprenait point, il n’éprouvait pas cette liberté reconquise, ni cette détente dans la suffocation du nageur qui s’abandonne au courant après un instant d’angoisse. Et cette obscure insatisfaction qui le poignait à cette heure n’allait pas sans remords, elle persistait dans ses rêves dont une fois il s’éveilla en sursaut, croyant que Yuana l’étranglait. Il se jeta au bas du lit, fit un signe de croix et, sans troubler le sommeil de ses frères dont il partageait la chambre, il alla demander à la fraîcheur des ténèbres du dehors de calmer les battements de ses tempes. Il s’assit sur le banc que recouvrait une tonnelle de lauriers, à l’un des angles du potager de Garralda. Et il entendit un rossignol dont le chant s’élevait d’un tilleul qui masquait à moitié, toute tremblante de lune humide, la ferme où demeurait Yuana. Un rossignol, non loin de Manech, répondit. Et l’enfant retrouva dans cette harmonie le même apaisement que la rivière, sous la pourpre des cardamines, lui avait versé. De ces liquides phrases que lançaient les oiseaux, l’on eût dit des murmures d’argent qu’il avait l’autre jour entendus en pêchant à la ligne. Le mauvais songe se dissipait. Le fantôme de Yuana desserrait son étreinte. Le cœur de l’adolescent redevenait libre comme une pelote basque qui, un moment emprisonnée, retrouve l’amour du ciel.
II
Au mois de juillet, vers cinq heures, le cri aigu d’un pipeau déchira le ciel, et un instrument à cordes se mit à ronfler comme un essaim. Manech, pareil à ceux de sa province qui n’admettent que le jeu de pelote si noble, si pur, si dépouillé, considérait avec une curiosité mêlée de dédain les danseurs aux oripeaux multicolores. Sur la place même du rebot, où Basques-Français et Basques-Espagnols venaient de se livrer une rude bataille, les danseurs souletins semblaient se déplacer sans toucher le sol. Il était impossible, sous leurs semelles de corde, d’apercevoir antre chose que le vide. Un personnage, coiffé d’une mitre monumentale, emplumée, fleurie et constellée d’éclats de miroirs, avait le corps passé jusqu’à la taille au travers d’un cheval de bois. Il animait d’un continuel et doux balancement cette monture fantastique à la croupe assez volumineuse, dont la tête réduite jusqu’à la monstruosité rappelait, au bout du col serpentin, une pièce du jeu d’échecs. Ce cavalier danseur était ai sûr de lui qu’il n’avait nul besoin de jeter le moindre regard sur ses jambes chaussées de gros bas et bandées de velours à la cheville. Elles lui étaient d’ailleurs cachées par un ample volant de dentelles qui simulait la housse du destrier. Dès qu’il entrait en action, il faisait, d’un élan circulaire infiniment gracieux qu’il imprimait à ses hanches, se développer autour de lui cette jupe qui ondulait avant de retomber en neigeant. Sa face respirait l’orgueil mâle, la dureté, l’indifférence d’une sauvage beauté qui ne cède qu’au souffle invisible qui monte de la terre. Il était comme un astre qui soumet à sa gravitation de brillants satellites. Il hésitait à prendre l’essor, marquant le pas sur place. Puis, tel qu’un paon blanc faisant la roue, huppé de toutes ses roses pourpres et violettes il s’avançait. La trépidation s’accélérait. Il ne tenait plus au sol. Avec une magique vitesse il croisait et décroisait ses pieds rebondissants qu’une vertu secrète décochait en l’air comme deux flèches multipliées dans le déploiement de sa nébuleuse.
Autour de cet empereur, ou de cet évêque guerrier, divers baladins tournaient, vêtus d’un rouge, d’un bleu, d’un jaune et d’un blanc si criards que l’on eût cru voir vivre d’anciennes images d’Epinal. Chacun des personnages avait un rôle nettement assigné, accomplissait des rites dont la tradition a conservé les gestes, mais sans doute perdu le vrai sens. L’un d’eux, tenant un martinet en guise de sceptre, semblait, tant son vol était rapide, se laisser porter par un cyclone. Il souriait d’un air sensuel, montrant des dents de carnassier, les yeux perdus vers le zénith, entraînant dans son orbite l’un de ses compagnons dont la robe coquelicot laissait paraître d’étroits pantalons de femme empesés. Tous semblaient soutenus par une puissance diabolique. Et il est vrai que cette danse bizarre s’appelle la danse des satans.