O ma plume qui erras dans le deuil ! Tu recommences à chanter sur cette feuille, tu loues Dieu de t’avoir donné pour guide cette enfant qui ne sait pas marcher.
LE FÉVIER
Le févier est un grand arbre originaire de la Chine et dont les enfants sucent les gousses marron pleines de baume. A travers la vitre pluvieuse Bernadette regarde le févier. Elle interroge en silence ce témoin quelconque de la vie, apprend à le connaître, et nul doute que déjà il ne soit pour elle un grand personnage qu’elle ne définit pas, mais qui l’intéresse. Que lui répond l’arbre sinon : « Je suis là » ? Et quelle affirmation pourrait satisfaire davantage Bernadette ? Elle ne sait pas qu’en Août il étendait sur elle, qui dormait, de grands éventails de feuilles harmonieuses.
Ma petite fille, je laisse un peu d’ombre sur ce papier pour que tu saches que moi aussi, dans ma belle saison, j’ai fait chanter mes feuilles sur ton sommeil.
LA NATIVITÉ
Ton premier Noël est passé. Les constellations ont tremblé à minuit, cerfs-volants d’or obliques. Et le cœur de ta mère et le mien étaient parfumés d’encens. Et j’écoutais bruire dans l’ombre je ne sais quel rouet de sainte. « Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonæ voluntatis… » Mais était-ce bien le rouet d’une sainte accompagnant de son ronron les frustes répons des bergers ?… Non, c’était ce doux vent que ta respiration produit durant ton sommeil, ô Bernadette ! Le ciel peu à peu devenait une pelouse et ton souffle y montait, tandis que descendait celui des anges. Et les brebis des hommes étaient assises, élevant leurs pattes fatiguées, deux pattes, en signe d’adoration. Et puis elles parlaient pour baiser au museau les brebis de Dieu. Et puis elles revenaient sur la terre et s’acheminaient vers la Crèche du Pauvre. Et le diadème du roi nègre brillait sous l’étoile. Et des milliers de pas marquaient la neige, le pas de ceux qui répétaient : « Laudamus te. Benedicimus te. Adoramus te. Glorificamus te… » et les pas des chameaux des Mages, et même des pas de petits oiseaux. Il y avait trois passereaux, le père, la mère et le fils qui allaient à Bethléem et qui parfois s’arrêtaient pour saluer le monde plus vaste que le désert.
Et puis j’ai vu, j’ai vu, ô Bernadette ! une empreinte chérie, celle de tes pieds, ô qui ne sais pas marcher ! l’empreinte envoyée par ton cœur, imprimée au seuil de l’Étable. Et tandis que ton Frère divin, quatre mois plus jeune que tu n’es, dormait entre la Vierge et le Charpentier, il m’a semblé que tu étais là, debout, chantant le chant de ton doux sommeil.
LA PETITE VOITURE
On lui a acheté une petite voiture qui a quatre roues comme la Grande Ourse et que ma femme pousse sur la route. Je marche auprès avec la chienne, et le paysage glisse. Douceur rustique d’un ménage modeste, constellation terrestre, poème prêt à éclore, si grand par sa médiocrité même : le père, la mère et l’enfant qui se répètent tels que les vers d’une strophe qui ne lasse pas.
Il est des voitures plus luxueuses que n’est la tienne, ô Bernadette ! Mais nous avons fait ce que nous avons pu, et ce m’est d’une tristesse bien douce que nous n’ayons pas pu davantage : il est bon de sentir que si Dieu ne nous donne pas la richesse, il nous épargne la pauvreté.