Bernadette, lorsque tu t’éveilles au matin, la lumière délicate met un baiser couleur de primevère jaune aux lèvres du contrevent. Et ce baiser glisse jusqu’à toi, et alors tu pries Dieu dans un langage incompris de nous, un langage qui est celui des oiseaux à cette heure où le ciel éclaire la nuit.
Bernadette, lorsque je t’élève vers le Seigneur, le soir, avant de te recoucher, tu souris et ta bouche est comme la braise d’un encensoir. Ta jeune prière c’est toi-même, ton innocence qui ne parle pas. Un jour tu diras : « Notre Père… » Mais à présent tu contemples ce Père sans trouver aucun mot, et ton oraison ressemble à celle des oiseaux qui se taisent à cette heure où la nuit éclaire le ciel.
LA VACCINATION
Elle avait une bonne grosse tête, pas méfiante du tout, tandis que le docteur préparait son bistouri pour la vacciner. Elle ne savait pas, elle ! Est-ce que ce n’est pas toujours pour se faire du bien que l’on se rapproche ? Pour donner un baiser ou à téter ? Elle était si sûre de ce que l’on ne lui voulait aucun mal qu’elle n’en a ressenti aucun, l’innocente ! Et tandis que sous l’épine d’acier naissaient quatre petites roses rouges, la figure de Bernadette exprimait la confiance et peut-être un peu aussi l’étonnement. « Je ne sais pas ce que vous faites », avait-elle l’air de nous dire.
Je songe à ce que l’on m’a dit que fit Notre-Seigneur quand, les rites voulant qu’il saignât de sa propre main un agneau pascal, il ne sut du bout du couteau que lui donner une caresse. O mon agnelle ! je pense qu’avant qu’un autre que Notre-Seigneur le tuât, ton frère l’agneau dut avoir le doux regard dont tu nous fixais en attendant ta première blessure.
L’ENTOURAGE
Je veux fixer ici pour toi nos trois portraits, le mien tel que je suis à quarante ans dans l’ombre que modèle une humble lampe au mois de Mars de l’an 1909 : Sous des sourcils indociles mon masque un peu lourd se creuse autour d’yeux qui semblent comme ceux des chats avoir pris leur lueur de cul-de-bouteille aux vieilles petites vitres bosselées de la Province. Sous le lorgnon miroitant de myope, qui enfourche obliquement un nez plutôt fort et busqué dont le bout s’abaisse parfois en s’arrondissant pour aspirer quelque ironie que lance la bouche sensuelle, ces yeux sont tantôt d’une grande dureté, tantôt d’une grande douceur. De la colère au calme ils passent sans transition et leurs ondes rident ou aplanissent le front un peu fuyant plus apte à refléter des images qu’à mouler des pensées. Les oreilles moyennes s’enroulent simplement. Les cheveux qui grisonnent et s’éclaircissent et les crins emmêlés de la barbe noire et blanche n’ont pas de beauté : seuls les yeux et les mains. Depuis peu le corps s’est beaucoup élargi : un homme qui accepte enfin d’être tel qu’il a été pétri. Il a assez souffert, assez aimé, assez prié pour renoncer peu à peu à toute grâce qui n’est point divine, le père de Bernadette.
Ta mère, à vingt-six ans, est une grosse rose dont les joues supportent comme deux hannetons les yeux qui semblent bourdonner et s’envoler. Son double petit menton, vu de profil, est assez d’un Louis XIV, et sa bouche, sous le nez large mais bien fait, a la forme d’un chapeau de polichinelle. Le sourire découvre les dents brillantes et petites dont deux plus aiguës en haut ont poussé en avant et de chaque côté. Elle aime et elle rit de tout son cœur qui est d’or et agité au moindre souffle comme celui de la rose. Aucun grain de rosée n’accueille si vite le soleil qu’une de ses larmes le sourire. Sur son chignon un ruban est posé, frère de ce papillon du Brésil qui, au-dessus de la cheminée, luit comme un miroir d’azur. Elle porte ce soir un corsage clair et une robe sombre, elle est assise sur une chaise basse en face du feu et je lui dis : « Ginette, il est temps de prendre ton quinquina. » Elle sort un instant, puis revient et se penche sur ce papier avec tendresse et va se rasseoir. Maintenant fondue dans l’ombre elle babille d’une voix nerveuse qui se fait si chaude pour le chant. J’entends qu’elle dit : « l’air de petits myosotis… il y en a de très fines… » De quoi parle-t-elle ?… cependant que tu dors, ô Bernadette ! toi qu’elle placera comme un bouton de rose sur son cœur qui te nourrit.