Tout auprès de ta mère il y a une grande ombre, la plus grande du salon, et la flamme éclaire la face de cette ombre et la neige éternelle de ses cheveux et, sur le nez long, très en avant des yeux couleur de lin, s’appuient les cercles d’or qui jadis autour d’autres yeux encadrèrent des choses et des êtres des Antilles.
O Bernadette ! C’est ton aïeule paternelle, c’est de la nuit vivante à genoux devant toi et elle te serre contre son vêtement sombre comme le soir serre une étoile.
LE PÈRE DES PÈRES
Hier, fête de Saint Joseph, on t’a conduite à la chapelle de l’Hospice. Tu sauras plus tard quel père fut Saint Joseph qui, dans les mauvais chemins, tirait par la bride le petit âne qui servait de monture à la Vierge pressant contre son sein son Bernadou chéri qui est N. S. Que de bons pères encore dans l’Histoire Sainte ! Que tous ces pères prient pour nous le Père qui nous a mis dans son cœur, dans son cœur pareil à un jardin qui n’a pas de portes !
VERS LA SOURCE
O Bernadette dont on compte tous les doigts avec amour ! dont on entend les petits ongles gratter parfois le dessus du berceau ! voici que l’on t’a habillée pour te mettre dans la petite voiture et ton bonnet rappelle la coiffe d’un Pharaon et ta robe de mousseline est comme un liseron blanc que déborderaient deux étamines : tes jambes agitées par la brise de l’impatience.
Tu es couchée dans la voiture que nous poussons tour à tour ta mère et moi, et tu souffres un peu de ta dent, tu tires la langue d’un air boudeur. Nous quittons la grand’route, nous stoppons dans un sentier auprès d’un talus qui borde un ruisseau ; jamais on ne t’a conduite aussi loin dans la campagne. Je t’élève dans mes bras au-dessus de la haie, mais tu ne peux encore saisir ce qui dépasse l’horizon d’une chambre et tu ne fixes ni les montagnes ni les champs. Cependant notre voisin, le petit ruisseau, jase. Tes yeux s’abaissent vers lui et le contemplent. Dieu l’a placé là pour qu’il amuse, ô toi qui ne verrais pas l’océan ! mais qui regardes vers la Source dont tu es si près encore.
LE ROSIER QUI GAZOUILLE
Je crois que Bernadette parle quand elle gazouille. Que signifient ces phrases qu’elle module et qui m’impressionnent dans le silence de la nuit ? Le parler de Bernadette est comme un rosier dont les fleurs sont encore closes. Les mots sont encore fermés ; l’un après l’autre ils s’épanouiront ; déjà ils s’entr’ouvrent. Mais ce langage encore en boutons, les innocents du Ciel seuls le comprennent.
Puissions-nous, ô mon enfant ! soigner bientôt le doux rosier de tes mots enfin délivrés, et diriger ses branches dans un bel ordre qui assigne à chaque fleur sa place : le mot Dieu comme une rose rouge, au centre de l’arbuste, et la plus haute pour que le parfum de ses sœurs monte vers elle et que tu la voies toujours dominer. Oh ! Si saintes que soient les autres roses, même la blanche Marie, aucune ne doit être sentie avec autant d’amour que cette rose paternelle. O mon enfant ! que le mot Dieu ne fleurisse jamais sur tes lèvres, sans que tu pries pour les pauvres jardiniers qui auront aidé à son épanouissement… Après ce mot, tu délieras de leurs calices de silence les mots qui disent les élus, les hommes, les animaux, les plantes et les pierres. Et tu nommeras ainsi une à une au Seigneur toutes ses merveilles plantées dans ton cœur : puisqu’en te faisant croître dans le sien il t’a appelée Bernadette.