Et elle reste là, impuissante, ne sachant que faire, regardant son fils qui se cache la tête dans l'oreiller et pousse de gros soupirs de souffrance.
Enfin, au bout d'un quart d'heure, Léontine reparaît, suivie du médecin de la famille, qu'elle a eu la chance d'attraper juste au moment où il montait en voiture pour aller à son hôpital.
C'est un vieux praticien aux façons méthodiques et un peu surannées, qui écrit solennellement en tête de ses ordonnances: «Je conseille», et qui ne manque pas de terminer ses formules par les trois lettres cabalistiques M.S.A. (misce secundum artem). Mais il est fameux pour la sûreté de son diagnostic, pour son coup d'oeil médical.
Il s'assied auprès du lit en ôtant ses gants avec lenteur, tâte le pouls du malade, l'examine, l'interroge, puis il se lève, en déclarant d'une voix cordiale:
—J'en ai vu bien d'autres. Nous viendrons bien à bout de ça.
Mais sa bonne humeur sonne faux, et dès qu'il a tourné la tête, Mme Bernard a vu qu'il fronçait le sourcil. Haletante, elle l'entraîne dans la chambre voisine.
Oh! l'horreur! C'est bien ce qu'elle redoutait! C'est la fièvre typhoïde! Le vieux et prudent médecin est forcé de l'avouer à Mme Bernard, dans l'intérêt du malade, pour qu'on ne néglige aucune précaution. Et la maladie, ajoute-t-il, se déclare avec une extrême violence. Puis il rédige ses prescriptions et promet de revenir dans quelques heures.
Et, depuis dix jours, dix épouvantables et mortels jours, la fièvre augmente, le malade s'affaiblit. Et le petit thermomètre que sa mère lui met d'heure en heure sous l'aisselle,—oh! le pauvre enfant! le moindre mouvement l'épuise!—l'impitoyable thermomètre marque toujours d'effrayants degrés de température. Trente-neuf! Quarante! Quarante et un! Et, au delà, ce sera la mort! Mais ces médecins sont donc tous des ânes bâtés! Ils ne peuvent donc rien! Jusqu'à ce docteur Forly, en qui Mme Bernard avait toute confiance! S'il se trompait, pourtant? S'il manquait de prudence,—ou d'énergie? Il revient à présent plusieurs fois par jour, le docteur, et il a toujours l'air plus sombre, et il ordonne son éternel sulfate de quinine. Des doses énormes! Si c'était trop,—ou pas assez? Ce traitement par les bains glacés dont on parle tant, qui a fait des miracles, à ce qu'il paraît, pourquoi le docteur Forly n'en essaye-t-il pas? Mme Bernard veut voir d'autres médecins, appeler au secours les célébrités, les grands guérisseurs.
Il en vient trois à la fois, enveloppés de lourdes pelisses, dans leurs coupés confortables. Et la mère en détresse veut voir luire l'éclair du génie dans leurs yeux fatigués, sur leurs faces mornes de savants; elle veut prendre confiance dans la grosse rosette de leur boutonnière, dans leurs titres ronflants de professeurs et d'académiciens, dans leurs noms connus de toute la France. Mais, dès qu'ils sont en présence du malade, elle épie et découvre sur leurs visages cette légère moue, cette grimace presque imperceptible qu'elle connaît chez le docteur Forly et qui lui donne froid dans les os. Les médecins passent gravement au salon pour se consulter entre eux, et, derrière la porte fermée, elle écoute, raide d'angoisse, le murmure confus de leurs voix. Sainte Vierge! si tout à l'heure ils pouvaient lui affirmer qu'Armand n'est pas en si grand péril, qu'ils répondent de sa vie! Ah! quelle joie! A en mourir! Mais non. Ils reparaissent avec leur air de sphinx, leur physionomie murée. Elle n'obtient d'eux que des phrases banales: «Il faut attendre... Une réaction favorable peut se produire...», et quelques froides paroles d'espoir. Misère de misère! Est-ce que son fils va mourir?
Car il va plus mal, elle s'en aperçoit bien. Les accès de délire sont continuels. Dans cette chambre surchauffée et puant la pharmacie, Mme Bernard passe des journées de vingt-quatre heures, tenue toujours éveillée par l'épouvante, au chevet de ce lit qui semble exhaler une vapeur de fièvre et dans lequel le malade s'agite et gémit faiblement. Les nuits surtout sont terribles. Courbée dans son fauteuil par la fatigue et la douleur, la pauvre femme tâche quelquefois de prier. Car, tout d'abord, devant son enfant en danger, la Corse avait retrouvé, au fond d'elle-même, toutes les dévotions italiennes de son enfance. A Saint-Thomas d'Aquin, on dit chaque jour plusieurs messes pour Armand, et Léontine court sans cesse à travers Paris pour faire brûler des cierges à tous les saints spéciaux, à tous les autels privilégiés. Mais voeux ni neuvaines n'ont donné aucun résultat, et Mme Bernard, qui, dans ce moment même, roule distraitement entre ses doigts un chapelet bénit par le Pape, a le coeur soulevé de révolte et de blasphème.