Quelquefois, quand le malade s'apaise, c'est, dans la chambre funèbre, à peine éclairée par la lueur pâle de la veilleuse, un silence noir, épais, profond. Seule, la vieille pendule de Saxe, sur la cheminée, fait entendre sa palpitation rapide. Tic-tac, tic-tac, tic-tac, tic-tac. Et, machinalement, Mme Bernard l'écoute. Comme le temps va vite! Comme elles courent, les secondes haletantes! Comme elles se précipitent! Et vers quel but inconnu? Tic-tac, tic-tac, tic-tac. Quelle est donc l'heure fatale qu'elles ont tant de hâte d'atteindre? tic-tac, tic-tac, tic-tac. Qui donc les attend au rendez-vous vers lequel elles galopent de ce train enragé?—Si c'était la mort?

Mais, brusquement, Mme Bernard s'est levée. Son fils vient de remuer un peu, il a fait entendre une plainte légère. Elle se penche sur lui, anxieuse, avec un geste qui le couve.

—Comment te sens-tu, mon petit Armand?... As-tu soif, mon mignon?... Que veux-tu?... Dis, je t'en prie!...

Le malade au maigre visage, à la barbe sèche, aux narines pincées, ouvre alors ses yeux qui regardent sans voir, ses yeux démesurément agrandis par la fièvre, et, du fond de son délire, dans un murmure à peine distinct, dans une sorte de soupir où il y a encore de la tendresse, il exhale un nom de femme:

—Henriette!

Mme Bernard étouffe un cri de fureur. Henriette! Il pense encore à cette Henriette! Il la revoit dans ses cauchemars; il l'appelle dans son agonie! Mais s'il meurt, c'est elle qui en sera cause. Oui! c'est elle, la débaucheuse, la libertine, qui s'est emparée de ce misérable enfant par les sens, qui l'a mis en folie, épuisé d'amour, et qui l'a livré sans force, éreinté, vidé, à la peste qui passait! Les médecins l'ont déclaré. La maladie a trouvé chez Armand un terrain trop favorable. Il était anémié, exsangue, quand il a pris cette fièvre. Sans cela, il serait déjà en convalescence, guéri, sauvé! Et elle, la mère, il faut qu'elle entende son fils moribond appeler cette Henriette! N'est-ce pas à faire bouillir le sang? Oh! la fille maudite! Oh! la chienne qui lui a tué son enfant!

XII

ependant les amis de la famille Bernard des Vignes ont eu connaissance de la maladie d'Armand. Un groupe important de la société parisienne, le monde du second empire, où Mme Bernard est fort estimée et respectée, s'est ému de cette triste nouvelle et s'empresse de faire parvenir ses témoignages de sympathie. A chaque instant, des voitures s'arrêtent devant la maison du quai Malaquais. Le valet de pied saute lestement du siège, entre chez la concierge, demande des nouvelles et dépose une carte.