—Comment, mam'zelle Henriette? Monsieur Armand est votre bon ami! En voilà une sévère! J'ai bien peur, ma pauvre petite, que vous n'ayez fait là une grosse folie. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Et, d'abord, il ne faut pas vous désespérer. Il est malade, c'est vrai, mais c'est jeune, ça a du ressort. Il guérira, je le parierais... Voyons! voyons! remettez-vous... Oui! je sais bien. Ces douleurs-là, ça fait beaucoup de mal, quand on a un sentiment... J'ai passé par là, et je n'ai pas toujours été une vieille ridicule qui élève des serins... Comment, vous pleurez toujours? Eh bien, ma foi! laissez couler l'eau. Après tout, il n'y a que cela qui soulage, ma pauvre enfant!
Et la grosse maman, tout attendrie de voir pleurer cette jeune fille et bien près d'en faire autant, attira sur sa large poitrine la jolie tête désolée et se mit à la bercer avec douceur.
Mère Renouf, vous n'étiez qu'une simple portière, et encore une portière comme on n'en tolérerait pas dans une maison qui se respecte. Votre loge empestait la cuisine à l'oignon et l'odeur chaude des cages d'oiseaux. Vous n'étiez qu'une vieille femme très commune et très vulgaire, et le nez compatissant que vous incliniez vers Henriette était tout barbouillé de tabac. Soyez pourtant bénie, mère Renouf! car sous votre camisole d'indienne jaune à petites fleurs il y avait quelque chose de plus rare qu'on ne croit généralement, un coeur indulgent et bon. Et grâce à vous, cette enfant du peuple, cette pauvre amoureuse, dont la faute était si pardonnable et à qui la dureté des lois sociales refusait la consolation d'embrasser son amant à l'agonie, put du moins reposer un instant son front lourd de douleur sur un sein de femme et y sentir palpiter un peu de maternelle pitié.
Tous les soirs, Henriette vint donc prendre des nouvelles d'Armand chez la mère Renouf. Elle y venait après avoir fait sa journée. Car c'est ainsi pour les pauvres. On a beau avoir son plein coeur de chagrin, il faut quand même travailler, gagner sa vie. Par la boue et le brouillard de la nuit d'hiver, elle se hâtait sous les arcades de la rue de Rivoli, traversait le désert du Carrousel, et ceux qui voyaient, dans la lumière crue de l'électricité, filer cette grisette au pied vif et à la jupe troussée, pouvaient s'imaginer, hélas! qu'elle courait à un rendez-vous galant. Mais dès qu'elle arrivait sur le pont des Arts, Henriette ralentissait le pas. Là-bas, sur le quai, à une fenêtre qu'elle connaissait bien, elle distinguait de loin une faible lueur. C'était là que son bien-aimé se débattait contre la mort. Alors elle était envahie d'une lâcheté subite et s'attardait pour reculer le moment où elle entrerait chez la mère Renouf. Les dernières nouvelles étaient si effrayantes! «Fièvre intense. Le malade est très agité». Qu'allait-elle encore apprendre de sinistre et de désespérant?
Et cela durait depuis dix jours, pendant lesquels la pauvre fille avait vécu comme enveloppée d'une atmosphère d'épouvante.
Cependant, une des ouvrières de Paméla, qui jadis a eu la fièvre typhoïde et qu'Henriette a interrogée sur la terrible maladie, lui a dit que le danger de mort, après le neuvième jour, est, sinon tout à fait conjuré, du moins beaucoup moindre. C'est un préjugé populaire, mais l'espoir d'Henriette l'accepte passionnément. Elle veut croire, elle croit que la jeunesse d'Armand sortira victorieuse de la lutte, qu'il guérira, qu'il doit aller mieux déjà. Ce soir, c'est d'un pas plus assuré qu'elle court au quai Malaquais, c'est presque avec confiance qu'elle tourne le bec-de-cane de la loge.
Grand Dieu! Sur la table ronde, à côté des cartes de visite amoncelées, elle ne voit pas cette feuille de papier, ce bulletin médical dont la vue seule la remplissait de terreur et sur lequel elle se jetait cependant avec une telle avidité! La mère Renouf, l'air navré, se lève de sa vieille bergère, baisse la tête, laisse tomber ses bras... Ah! c'est fini! Armand est mort!...
Armand est mort! Un doigt invisible l'a désigné entre tous dans la foule humaine; une haleine mystérieuse a soufflé sur lui; et cet esprit lumineux, ce coeur brûlant d'amour, ce regard où flottait l'ombre de tant de beaux et doux rêves, ce foyer de jeunesse, cette flamme d'espérance, tout cela s'est éteint brusquement, comme tombe et s'éteint une étoile dans le sombre azur d'une nuit de septembre!
Armand est mort! Dans deux jours, ses jeunes amis des écoles seront réunis autour de sa tombe ouverte. Théodore Verdier, sincèrement poète cette fois-là, lira quelques strophes émues, un touchant adieu. Ensuite les étudiants se disperseront à travers les allées humides et défeuillées du cimetière, en s'abandonnant à la fugitive tristesse dont est capable la jeunesse. Puis ils retourneront à leurs travaux ou à leurs plaisirs, et le souvenir du camarade disparu s'effacera peu à peu de leur mémoire.
Armand est mort! Près des Invalides, on va suspendre un écriteau jaune à la porte d'une maison meublée. Dans peu de temps, «la chambre de l'officier supérieur», rendue à sa destination normale, sera encombrée, dans tous les coins, de sabres d'ordonnance et de paires de bottes éperonnées. Et la glace trouble, devant laquelle Henriette remettait son chapeau avant de partir, tandis qu'Armand la surprenait encore d'un dernier baiser sur la nuque, la glace verte et ridée ne gardera pas une trace de ces deux charmants visages.