Armand est mort! Au delà des mers et des continents, là-bas, en Extrême-Orient, le général de Voris, dans sa maison de bambous, recevra, au bout de quelques semaines, le billet de faire part, maculé par les timbres de la poste et jauni par le chlore des lazarets; et il songera, plein d'une amère mélancolie, que la seule femme qu'il ait aimée l'a sacrifié à cet enfant qui ne devait pas vivre.

Armand est mort! Près de l'oreiller où repose sa tête lourde et pâle, qui a retrouvé pour quelques heures, après le dernier soupir, une jeune et sereine beauté, sa mère, entourée de femmes en deuil, sa mère, effroyable à voir, se tord dans une douleur tragique et pousse des cris de bête qu'on égorge, des aboiements d'Hécube; tandis qu'en bas, dans la loge, sur le lit d'où l'on a ôté l'édredon rouge, Henriette est étendue, le corsage ouvert, la figure molle de larmes, et s'évanouit pour la deuxième fois dans les bras de la bonne mère Renouf, qui lui mouille les tempes avec du vinaigre et lui parle en chantonnant comme à un enfant malade.

XIII

près la mort d'Armand, ce fut, entre tous ceux qui connaissaient Mme Bernard des Vignes, une véritable conspiration de la pitié pour ne pas laisser la malheureuse mère seule avec son désespoir, pour l'entourer et la distraire. Elle recueillit alors le bénéfice de sa noble existence, toute d'honneur et de vertu, trouva des amitiés là où elle ne croyait avoir que des relations mondaines, découvrit des sentiments sincères en des femmes qu'elle avait jugées jusqu'alors très superficielles. La solitude où elle avait d'abord voulu s'enfermer, obéissant à un premier et farouche instinct, fut doucement violée par de touchantes sympathies. On sut lui parler de sa douleur sans lui faire du mal, y toucher d'une main légère. Moins fière depuis qu'elle était si malheureuse, elle apprécia la douceur de se plaindre et d'être plainte, de sentir des mains amicales se poser sur les siennes, d'abandonner son front sur l'épaule d'une confidente émue. On ne pouvait la consoler, mais on la calma du moins, on lui rendit la vie moins insupportable.

Elle n'avait pas voulu qu'Armand fût transporté en province et enterré auprès de son père. C'était à Paris qu'elle avait encore quelques parents; c'était à Paris que, pendant la maladie de son fils, elle avait senti circuler autour d'elle un courant d'estime et d'affection. C'était donc là qu'elle vivrait dorénavant, puisqu'il fallait vivre; et elle ne voulait pas être éloignée de la sépulture de son cher enfant.

Elle lui fit construire un tombeau très simple au cimetière Montparnasse, mais elle resta pendant assez longtemps tellement malade de chagrin et de fatigue, qu'elle ne put surveiller les travaux en personne, et quand, six semaines après le décès d'Armand, son cercueil fut retiré du caveau provisoire et déposé dans sa demeure définitive, Mme Bernard ne trouva pas encore la force et le courage nécessaires pour assister à la lugubre cérémonie.

Mais, le dimanche suivant, se trouvant un peu moins faible, elle voulut aller prier, pour la première fois, sur la tombe de son fils, et, après avoir entendu la messe à Saint-Thomas d'Aquin, elle monta dans son coupé rempli de bouquets et de couronnes, et se fit conduire au cimetière.

Elle avait tenu absolument à faire toute seule ce pèlerinage, s'était même opposée à ce que sa vieille Léontine l'accompagnât. Ayant pris des indications précises sur la place du monument, elle descendit de voiture, entra dans le cimetière, drapée de longs voiles noirs, les mains et les bras chargés d'hommages funèbres, chercha quelque temps sa route, puis, après avoir passé en revue plusieurs rangées de tombeaux, lut enfin de loin—avec quel horrible serrement de coeur!—le nom d'Armand Bernard gravé dans la pierre neuve.