Mais, tout à coup, elle s'arrêta. Ses épaules courbées sous le poids du chagrin se redressèrent, et dans ses yeux cernés par tant de larmes une flamme de colère s'alluma.
Quelqu'un l'avait précédée! Ses fleurs n'arrivaient pas les premières!
Il y avait déjà sur la tombe d'Armand un petit bouquet de violettes de deux sous, qui ne devait être là que depuis peu de temps, car les humbles fleurs étaient encore toutes fraîches dans leur collerette de lierre.
Mme Bernard des Vignes n'eut pas un instant de doute. Cela venait de cette Henriette!
Depuis qu'Armand était mort, la malheureuse mère avait fait tout son possible pour ne plus songer à la maîtresse de son fils. Elle ne voulait garder de lui, dans son esprit, qu'une pure image, ne l'évoquer que paré de son innocence et de sa chasteté d'autrefois. Les six derniers mois de la vie d'Armand, son commerce avec une fille indigne de lui, la lutte qu'il avait soutenue contre sa mère à cause de cette Henriette, ce coup de folie sensuelle,—car ce n'était pas autre chose, évidemment,—tout cela souillait, flétrissait la mémoire de son fils, tout cela était trop pénible. Elle ne voulait plus y songer; elle y était presque parvenue.... Et voilà que ce passé honteux et détestable se dressait encore devant elle.
Cette misérable, dont les baisers avaient peut-être été meurtriers pour Armand, osait déposer des fleurs sur sa tombe! Et de quel droit? A quel titre? Parce qu'elle l'avait aimé? Est-ce que cela peut s'appeler de l'amour, les ardeurs d'une gamine au printemps? Parce qu'elle l'aimait encore? Allons donc! Sensiblerie de grisette, qui n'y pensera plus dans un mois, dans quinze jours, et qui prendra un autre amoureux. Non! non! elle ne peut pas souffrir, elle, la mère au coeur percé des sept glaives, que ce bouquet reste à côté des siens! Sur cette pierre dont elle s'approche, débordante de sanglots et de prières, elle ne veut pas de l'hommage d'une coquine, qui est venue là, en pleurnichant à peine, le coeur plein de regrets impurs! Au tas d'ordures, au fumier, les fleurs obscènes!
Et Mme Bernard se penche pour prendre les violettes et les jeter au loin; mais elle n'achève pas le geste commencé.
Dépouiller une tombe! C'est presque un sacrilège. Si son fils la voyait!... Hélas! cette offrande a peut-être été très douce à celui qui dort là pour toujours. Qui sait si les premières fleurs qui ont orné son sépulcre ne lui sont pas plus chères que celles apportées par sa mère en deuil? Ah! la cruelle pensée!
Mais Mme Bernard se rappelle, à présent, qu'elle est venue là pour prier. Elle se reproche de s'abandonner, dans un pareil lieu, à des sentiments de rancune. Elle se met à genoux, fait le signe de la croix, Oui! l'heure a sonné de tous les pardons. Oui! en pensant à son pauvre fils mort, elle devrait se souvenir seulement qu'il a été, pendant vingt ans, sa consolation, son orgueil et sa joie. Oui! elle devrait être plus indulgente pour cette jeune fille qui, après tout, a peut-être aimé sincèrement son Armand, qui, dans tous les cas, ne l'a pas encore oublié, puisqu'elle a posé là ces fleurs fidèles.
Et quand Mme Bernard, après être restée longtemps en prière, se relève pour partir et jette au tombeau un long et dernier regard d'adieu, le bouquet d'Henriette est encore à la même place.