Depuis lors, tous les dimanches, Mme Bernard revint au cimetière, et, chaque fois, elle put constater qu'Henriette avait apporté dès le matin son souvenir parfumé.

Le temps passa. Avec les saisons, les fleurs varièrent; mais ce furent toujours celles de la flore faubourienne, celles qu'on vend dans les petites charrettes à bras, le long des trottoirs. Aux bouquets de violettes succédèrent les poignées de giroflées, les branches de lilas, les bottes de roses. Devant tant de constance, Mme Bernard désarmait peu à peu. Le sentiment de cette Henriette était-il donc plus fort, plus durable qu'elle n'avait cru? Pourquoi pas? Armand était si aimable, si séduisant! En s'attendrissant sur son fils mort, la mère devenait plus clémente pour celle qui l'avait aimé. Si, un jour, elle avait rencontré la jeune fille, peut-être se fût-elle jetée dans ses bras et l'eût-elle traitée en égale devant la douleur. Pourtant, à chaque bouquet nouveau, Mme Bernard éprouvait une sorte d'étrange dépit. Elle était toujours jalouse d'Henriette, jalouse de ses regrets et de son chagrin, et elle était encore sa rivale par les larmes.

Cependant la ligue affectueuse qui s'était formée autour de Mme Bernard continuait son oeuvre. A la longue, on l'avait décidée à mener une existence moins cloîtrée, moins sauvage. Cédant à de patientes et gracieuses sollicitations, elle consentit à recevoir et à rendre quelques visites, à se mêler même parfois à de très étroites réunions.

Il y avait déjà un an qu'Armand n'était plus. L'hiver était revenu. C'étaient des chrysanthèmes qu'Henriette apportait à présent, et Mme Bernard les trouvait souvent poudrées de neige.

Un deuil comme celui de cette pauvre mère ne pouvait pas se consoler, mais il devenait, grâce au temps, moins aigu, moins âpre. Cette douleur, qui devait être éternelle, n'était plus continuelle.

Oublier! oublier! c'est le secret de vivre!

a dit Lamartine dans un vers admirable qui exprime une amère vérité. Certes, Mme Bernard n'oubliait pas, mais enfin elle vivait.

Quelques semaines après la messe de bout de l'an célébrée pour le repos de l'âme d'Armand,—oh! ce jour-là, quels torturants souvenirs, quelle plaie rouverte!—Mme Bernard apprit que le général de Voris était revenu du Tonkin.

Il lui avait écrit, à propos de la mort d'Armand, une lettre exquise de tact et de sensibilité, puis il n'avait plus donné de ses nouvelles, et, de retour à Paris, il s'était borné à déposer une carte chez Mme Bernard.

Mais bientôt celle-ci remarqua que plusieurs de ses amies prononçaient très souvent devant elle le nom de M. de Voris, et elle devina bien vite dans quelle intention. Le général l'aimait toujours, elle le sentait, elle en était sûre. Peut-être même n'était-il revenu en France que pour se rapprocher d'elle? Il la savait seule au monde. Il devait se dire que, maintenant, elle voudrait peut-être l'accepter pour consolateur et pour mari, et, dans le cercle dont elle était entourée, il avait sans doute discrètement converti quelques femmes à sa cause.