Se remarier? Recommencer sa vie? La pauvre femme ne croyait guère que ce fût possible. Pourtant, comment n'être pas touchée par ce ferme et inaltérable amour, que rien n'avait pu lasser, qui avait résisté, bien que sans espoir, au temps et à l'absence? Oui! jadis, elle avait eu un tendre penchant pour M. de Voris. Hélas! que pourrait-elle aujourd'hui lui offrir en échange de son sentiment si profond? Un coeur brisé, pas davantage... Mais c'est de débris que les nids sont faits.
Trente-neuf ans! Elle est presque une vieille femme. A quoi rêve-t-elle donc?
Par hasard, elle se regarde dans la glace. Ah! elle a trop pleuré, et ses paupières sont bien flétries. Cependant elle ressemble encore un peu à son portrait peint par Dubufe, à son portrait quand elle avait vingt ans. Il y a dans ce miroir mieux qu'un fantôme de l'admirable Bianca Antonini, de la jeune Diane des chasses de Compiègne. Le marbre de son teint a un peu jauni. Quelques fils blancs courent dans sa profonde chevelure. Mais elle a gardé ses traits purs et fiers, son buste puissant et gracieux, ses épaules faites pour le manteau royal.
—Belle encore! soupire-t-elle avec une mélancolie douce.
Ah! folie! folie!
Ce jour-là, précisément, l'ancienne dame d'honneur de l'Impératrice, la vieille duchesse de Friedland, excellente femme qui a témoigné, dans ces derniers temps, à Mme Bernard des Vignes un maternel intérêt, vient la voir et l'invite à prendre le thé chez elle, en tout petit comité.
—Vous trouverez là, ma chère amie, une de vos anciennes connaissances, le général de Voris.
Accepter, ce serait, pour une femme du caractère de Mme Bernard, donner un espoir au général, s'engager presque avec lui. Elle s'excuse, donne un prétexte, mais, elle reste pleine de trouble.
Pourquoi donc a-t-elle refusé? Ce mariage, qui satisferait d'ailleurs toutes les convenances, n'aurait rien que de doux et de consolant pour elle. Elle y a réfléchi, et très sérieusement. Son coeur, interrogé tout bas, plaide en faveur de M. de Voris. Elle s'est déjà demandé: «Pourquoi pas?» Elle est sur le point de se répondre: «Oui». Qu'est-ce donc qui l'arrête au seuil de ce refuge où, après tant de souffrances, elle pourrait goûter un peu de tendre repos? Qu'est-ce donc qui la fait hésiter?
Presque rien. Le petit bouquet de violettes qu'elle à encore trouvé, dimanche dernier, sur la tombe d'Armand.