Tout à coup, un domestique annonce le colonel de Voris.

Assurément, il doit à Mme Bernard une visite de sympathie, et sa qualité d'ancien ami lui permet de se présenter à un jour, à une heure quelconques. Mais pourquoi précisément aujourd'hui, pourquoi à ce moment où elle est avec lui en pensée? Cette complicité du hasard, n'est-ce pas étrange?

Et, en voyant entrer le colonel,—l'air toujours jeune, la taille mince, la moustache semblant très noire par le contraste des cheveux gris,—Mme Bernard est toute troublée. Il s'approche, lui tend la main,—sa main mutilée sous le gant,—s'assied près d'elle; lui parle de son deuil.

—J'étais de coeur avec vous dans votre douleur, lui dit-il, vous n'en doutez pas.

Rien de plus sur ce pénible sujet. Il a la délicatesse de comprendre qu'elle serait choquée par des doléances hypocrites. Il s'informe alors d'Armand, et sa voix devient amicale quand il prononce le nom de l'enfant.

Mais comme l'entretien languit, coupé de silences:

—Je venais aussi, madame, dit le colonel avec un peu d'hésitation, vous demander un conseil.

—Un conseil? A moi?... Et lequel?

—Avant votre deuil, j'avais l'intention de retourner en Algérie. Je voulais m'éloigner, j'avais une peine intime... Or, à présent, le nouveau ministre de la guerre m'offre de faire partie de son état-major, de rester à Paris... Le chagrin qui me poussait à fuir n'existe plus, ou du moins il n'est plus sans espoir... J'hésite... Dois-je rester, ou partir? Je le demande simplement, franchement, à votre amitié.

Mme Bernard a compris. Sous cette forme à peine voilée, le colonel lui demande s'il peut attendre la récompense de sa silencieuse fidélité. Elle n'a qu'à dire un mot, «restez», et, dans un an, elle sera la femme d'un homme qu'elle estime, qui la consolera de toutes les misères du passé, qui sera paternel pour son cher Armand. Elle pourra connaître le bonheur, aimer, vivre!...