Je ne cherche point à éluder le crime ; je ne souhaite point qu’il soit méconnu, ni qu’il échappe à son juste châtiment. Je souhaite seulement que le crime soit réel, le châtiment juste. Les lois sont faites pour être appliquées, et appliquées seulement aux cas pour lesquels elles sont faites.

C’est au pouvoir judiciaire qu’il appartient de maintenir cette application de la loi dans ses limites légitimes. C’est à lui qu’est confié le soin de prévenir l’effet de cette fatale méprise qui porte d’autres pouvoirs à les méconnaître, et à poursuivre comme complot, des actes où se décèlent des dispositions, des intentions, dangereuses sans doute, mais contre lesquelles des remèdes d’une autre nature sont seuls efficaces et légaux. En veillant ainsi à la porte des lois, le pouvoir judiciaire ne défend pas seulement les citoyens, il se défend lui-même ; il protége son propre domaine, il repousse cette invasion de la justice par la politique, dans laquelle la justice a tout à perdre et où la politique n’a rien à gagner. Une vieille expérience l’a prouvé. Pourquoi faut-il que la politique qui réclame si souvent l’autorité de l’expérience, oublie si souvent elle-même d’en tenir compte ?

CHAPITRE IX.
Que si la mauvaise politique corrompt la justice, la justice est une bonne politique.

« J’ai considéré, dit l’Ecclésiaste, les divers genres de travail, et les différens genres d’industrie, et j’ai vu que tout cela est vanité et tourment d’esprit… J’ai vu que la sagesse a autant d’avantages sur la folie que la lumière sur les ténèbres… et j’ai reconnu que tout ce discours devait finir par ceci : Crains Dieu et observe sa loi. »

Que la politique s’épargne le dédain et retienne son sourire ; je ne viens point lui interdire la science du bien et du mal, ni lui en reprocher l’usage. Il faut accepter, pour les gouvernemens comme pour les peuples, l’imperfection de la condition humaine et les nécessités qu’elle fait peser sur eux. Il y a de l’erreur comme de l’injustice à leur demander de répondre à tout par la raison, de suffire à tout par la vertu. Leur tâche est difficile ; que leur influence habituelle soit salutaire, que leur conduite générale tende au bien ; nous n’avons pas droit d’espérer ni de prétendre davantage.

Mais serait-il donc défendu de reconnaître qu’il est des temps où la justice est une habileté savante et la morale une force utile ? Je n’exige point qu’on fasse violence aux faits, ni que l’intérêt du pouvoir soit compromis. Je désire seulement que l’inhabileté, la légèreté, la passion ne se croient pas dispensées de ce qui est juste, quand ce qui est juste est à la fois profitable.

Depuis trente ans l’injustice et la force ne se sont pas épargnées sur notre terre. Elles l’ont possédée à leur aise et exploitée à leur gré. Je ne sache pas que cela leur ait réussi, et nous savons ce qu’il nous en a coûté.

La situation du gouvernement du roi est singulière. Son rétablissement n’a été l’ouvrage d’aucun parti. La révolution s’en est alarmée. La contre-révolution n’en a pas été satisfaite. La restauration s’unissant à la charte, a entrepris de gouverner à la fois, selon la raison et l’équité, deux puissances qui n’avaient cessé de se faire la guerre.

Ce fait a des conséquences infinies et qui embrassent toute la politique. Je ne les exposerai point. Mais il en est une qui se présente d’abord et les domine toutes. Le gouvernement du roi, par la position où il s’est trouvé placé, et qu’il a acceptée en donnant la charte, s’est imposé la justice en toutes choses, et envers tous les citoyens.

Quand le pouvoir est l’enfant de la force, quand il s’élève et se soutient par la main d’un parti, il est l’instrument du parti qui le prend pour chef. Il épouse ses intérêts, ses passions, ses préjugés. Il se donne à une portion de la société et se charge de la servir.