Le Mangeur de serpens a la jambe et le tarse très-longs; ce qui élève son corps de terre et le garantit encore plus facilement de la morsure des reptiles venimeux qu’il combat. Ses doigts courts et ses ongles émoussés, ne lui servent point à presser et à enlever sa proie; ses pieds sont destinés et se bornent seulement à poursuivre les serpens avec plus de vîtesse, ou à se dérober à leurs morsures envenimées, par des sauts et des bonds reitérés. La nature a suppléé, dans cette espèce, au défaut de serres, si utiles aux autres oiseaux de rapine; elle a muni ses aîles de proéminences osseuses, qui, quoiqu’émoussées et arrondies, sont propres à cet usage.
Armé de la sorte, il ose attaquer un ennemi aussi redoutable que le serpent; fuit-il, l’oiseau le poursuit; on diroit qu’il vole en rasant la terre; il ne développe cependant point ses aîles, pour s’aider dans sa course, comme on l’a dit de l’autruche; il les réserve pour le combat, et elles deviennent alors ses armes offensives et défensives. Le reptile surpris, s’il est loin de son trou, s’arrête, se redresse et cherche à intimider l’oiseau, par le gonflement extraordinaire de sa tête et par son sifflement aigu. C’est dans cet instant que l’oiseau de proie, développant l’une de ses aîles, la ramène devant lui, et en couvre, comme d’une égide, ses jambes, ainsi que la partie inférieure de son corps. Le serpent attaqué, s’élance; l’oiseau bondit, frappe, recule, se jette en arrière, saute en tous sens, d’une manière vraiment comique pour le spectateur, et revient au combat en présentant toujours à la dent venimeuse de son adversaire, le bout de son aîle défensive; et pendant que celui-ci épuise, sans succès, son venin à mordre ses pennes insensibles, il lui détache, avec l’autre aîle, des coups vigoureux, dont l’énergie est puissamment augmentée par les proéminences et les duretés dont j’ai parlé plus haut. Enfin, le reptile étourdi d’un coup d’aîle, chancèle, roule dans la poussière, où il est saisi avec adresse, et lancé en l’air à plusieurs reprises, jusqu’au moment où, épuisé et sans force, l’oiseau lui brise le crâne à coups de bec, et l’avale tout entier, à moins qu’il ne soit trop gros; dans ce cas, il le dépèce en l’assujettissant sous ses doigts. Des piquans aigus, comme ceux du jacana ou du camichi, seroient sans effet sur la peau lisse et le corps arrondi des serpens; des nœuds durs sont bien plus utiles à l’oiseau dont nous parlons; leurs coups réitérés, donnés avec force, étourdissent le reptile, et lui cassent souvent l’épine vertébrale du premier coup qu’il reçoit.
Le Mangeur de serpens se nourrit également de lésards, moins dangereux à combattre; il ajoute à cette nourriture tout ce qu’il peut trouver de petites tortues, qu’il avale toutes entières, après leur avoir, ainsi qu’aux serpens et aux lésards, brisé le crâne. Il fait aussi un grand dégat d’insectes et de sauterelles.
Dans l’état de domesticité, cet oiseau se nourrit de toute espèce de viandes, crues ou cuites, et mange des poissons. Je l’ai vu mainte fois avaler des jeunes poulets et des petits oiseaux entiers, avec toutes leurs plumes; mais j’ai remarqué que toujours il avoit soin de les faire entrer dans son bec la tête la première. Je ne crois pas que, dans l’état de nature, il attaque les oiseaux; du moins je n’en ai jamais vu d’exemple.
L’un des Mangeurs de serpens que j’ai tués, et qui étoit un mâle, avoit dans son jabot vingt-une petites tortues entières, dont plusieurs avoient près de deux pouces de diamètre; onze lésards de sept à huit pouces de long, et trois serpens de la longueur du bras et d’un pouce d’épaisseur. Outre ces animaux, j’y trouvai encore une multitude de sauterelles et d’autres insectes, dont plusieurs étoient même si entières que je les plaçai dans ma suite de cette classe; les serpens, les lésards et les tortues avoient tous chacun un trou dans la tête. Je trouvai aussi dans l’estomac très-ample de cet oiseau, une pelote grosse comme un œuf d’oie: elle n’étoit composée que de vertèbres de serpens et de lésards, d’écailles de tortues, d’aîles et de pattes de sauterelles, et enfin d’élitres de plusieurs scarabées. Cet oiseau rejette, par le bec, toutes ces dépouilles, ainsi que le font plusieurs autres oiseaux de proie.
Comme tant d’autres êtres puissans de la nature, le Mangeur de serpens abuse de sa force; les moyens offensifs qui lui ont été donnés pour conserver son espèce, tournent souvent contre lui-même. L’amour excitant entre les mâles des combats longs et opiniâtres, ils se frappent mutuellement de leurs aîles, pour se disputer une femelle, qui se rend toujours au vainqueur, et c’est vers le mois de juillet qu’ils entrent en amour. Ces oiseaux construisent un nid plat, en forme d’aire, comme celui de l’aigle, et le placent dans le buisson le plus haut et le plus touffu du canton, qu’ils se sont choisis pour leur domaine: ce nid est garni intérieurement de laine et de plumes; sa dimension est au moins de trois pieds de diamètre; il est arrangé dans le milieu d’un buisson, dont ils ont l’art d’écarter si artistement les branches qu’elles servent de fondement à tout l’édifice; ces mêmes branches, poussant sur les côtés des jets qui montent après plus haut que le nid, forment tout autour une espèce de rempart, qui le dérobe à la vue et le met à même de n’être découvert que très-difficilement.
Au reste, cette manière de nicher sur les buissons est relative au local; on l’observe dans les environs du Cap, dans toutes les plaines arides et brûlées et généralement dépourvues de grands arbres: vers la côte de Natal, où l’on trouve encore ces oiseaux, j’ai vu leur aire placé sur les arbres les plus élevés, où ils se retiroient aussi le soir pour se coucher. Le même nid sert long-tems au même couple, qui, comme chez les aigles, habite seul un domaine assez étendu. La ponte de cet oiseau est de deux et souvent de trois œufs; ils sont entièrement blancs, ponctués de roussâtre, et de la grosseur de ceux d’une oie, mais un peu moins alongés. Les petits sont long-tems hors d’état de prendre leur essor; leurs longs pieds frêles, sur lesquels ils ont d’abord beaucoup de peine à se soutenir, sont la cause de ce retard; et on les trouve encore dans le nid quoiqu’ils aient tout le développement et toute la grandeur propre à leur espèce. Ils ne peuvent enfin bien courir qu’à l’âge de quatre ou cinq mois, et jusqu’à ce moment ils marchent sur le tarse en s’appuyant sur le talon; ce qui leur donne fort mauvaise grace. En revanche, dans l’état parfait, cet oiseau a la démarche aisée, le port noble et les mouvemens pleins de dignité; tranquille, il marche avec une assurance lente et agréable; mais, au besoin, il court d’une vîtesse extrême. Lorsqu’il se voit poursuivi, il préfère de fuir plutôt par la course que de prendre son vol; et, dans ce cas, il fait des pas d’une grandeur démesurée. Il faut, pour obliger cet oiseau à s’envoler, ou le surprendre d’une manière brusque et inopinée, ou le poursuivre à cheval au grand galop; mais alors il s’élève peu, et redescent aussitôt qu’il se voit hors de danger, pour se remettre à courir de plus belle.
Le Mangeur de serpens est très-méfiant et singulièrement rusé; on l’approche difficilement à la portée, pour le tirer avec succès: et comme on ne le rencontre guère que dans les plaines les plus arides et les plus découvertes, lieux que fréquentent de préférence les animaux dont il fait sa proie, il y est en sûreté, étant à même de voir tout ce qui se passe au loin. Aussi, le chasseur, une fois qu’il a été remarqué par lui, doit renoncer au projet de le joindre d’assez près pour être sûr de l’abattre; mais il peut y suppléer par la ruse; car cet oiseau, revenant toujours dans les mêmes cantons, lorsqu’on en aura observé un qu’il fréquente d’ordinaire, il faudra s’y rendre avant le jour, se cacher dans un buisson bien touffu, et y rester jusqu’à ce qu’il se présente convenablement pour être tué. Il faut, dans cette chasse, s’armer de beaucoup de patience, ne pas faire le moindre mouvement, et le buisson dans lequel on se cachera doit même être tellement ombragé qu’on ne puisse voir le jour à travers; sans quoi l’oiseau, très-clairvoyant, y aura bientôt découvert le chasseur. Le canon du fusil, ainsi que les batteries, doivent aussi avoir été frotté avec du sang chaud de quelque animal, afin qu’ils aient le moins d’éclat possible[14]. Voilà la seule manière qui m’ait réussi pour parvenir à me procurer ces oiseaux, et encore n’en ai-je pu tuer que cinq pendant tout le séjour que j’ai fait en Afrique.
Dans cette espèce, le mâle et la femelle se séparent rarement, et toujours on les trouve ensemble. Pris jeune, cet oiseau s’apprivoise facilement, et se nourrit aisément. Il s’habitue avec la volaille, et si on a soin de le bien nourrir, il ne lui fait aucun mal; mais si, au contraire, on le laisse jeûner, les petits poulets et les jeunes canards deviennent bientôt sa proie: c’est donc le besoin seul qui l’invite à mal faire, si toutefois c’est un mal que de pourvoir à sa subsistance. Il n’est pas de son naturel d’être méchant; au contraire, il semble aimer la paix; car s’il y a quelque bataille parmi les animaux de la basse-cour, on le voit aussitôt accourir pour séparer les combattans. Beaucoup de personnes, au Cap de Bonne-Espérance, élèvent de ces oiseaux dans leurs basse-cours; autant pour y maintenir la paix que pour détruire les lésards, les serpens et les rats, qui souvent s’y introduisent pour dévorer la volaille et les œufs.
Le Mangeur de serpens se trouve dans toutes les plaines arides des environs du Cap, et notamment dans le Swart-Land. Je l’ai vu très-fréquemment sur toute la côte de l’est, même jusque chez les Caffres, et dans l’intérieur des terres; mais à la côte de l’ouest, et sur-tout vers le pays des Namaquois, je ne l’ai pas, à beaucoup près, rencontré autant.