Depuis bien des milliers d'années, l'homme a donc subi l'action de tous les milieux extérieurs que nous connaissons, celle de milieux dont nous pouvons tout au plus nous faire une idée. Les divers genres de vie auxquels il s'est livré, les différents degrés de civilisation auxquels il s'est arrêté ou élevé, ont encore diversifié pour lui les conditions d'existence. Était-il possible qu'il conservât partout et toujours ses caractères primitifs?

L'expérience, l'observation, conduisent à une conclusion tout opposée.

En voyant l'Anglo-Saxon de nos jours, bien que protégé par toutes les ressources d'une civilisation avancée, subir l'action du milieu américain et se transformer en Yankee, il nous faut admettre qu'à chacune de ses grandes étapes, l'homme, soumis à des conditions d'existence nouvelles, a dû s'harmoniser avec elles, et pour cela se modifier. Chacune de ces stations principales a nécessairement vu se former une race correspondante. Les caractères primitifs, ainsi atteints successivement, se sont inévitablement altérés de plus en plus, en raison de la longueur du voyage et de la différence des milieux. Parvenus au bout de leur course, les petits-fils des premiers émigrants n'avaient certainement conservé que bien peu des traits de leurs ancêtres.

Le type humain primitif a probablement présenté, pendant un temps indéfini, ses caractères originels chez les tribus qui restèrent attachées au centre d'apparition de notre espèce. Quand vint l'époque glaciaire, qui, selon toute apparence, rendit inhabitable la première patrie de l'homme, ces tribus durent émigrer à leur tour. Dès lors, la terre n'eut plus d'autochthones; elle ne fut peuplée que de colons. En même temps, l'action modificatrice des milieux pesa sur les derniers venus, qui, eux aussi, se transformèrent.

A partir de ce moment, le type primitif de l'homme a été perdu; l'espèce humaine n'a plus été composée que de races, toutes plus ou moins différentes du premier modèle.»

§ 5.--LA DESCENDANCE DES FILS DE NOA'H DANS LA GENÈSE [123].

Note 123:[ (retour) ] Sur ce sujet, voyez principalement: Bochart, Geographia sacra seu Phaleg et Chanaan, Caen 1646 (et dans le tome Ier de ses OEuvres complètes, Leyde, 1792).--J.-D. Michaëlis, Spicilegium geographiae Hebraeorum exterae, Goettingue, 1769-1780.--Forster, Epistolae ad J.-D. Michaelem, Goettingue, 1772.--Volney, Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne, tome I, Paris, 1814.--Schulthess, Das Paradies, Zurich, 1816.--Rosenmüller, Handbuch der biblischen Alterthumskunde, tome I, 1re et 2e partie, Leipzig, 1823.--Feldhoff, Die Voelkertafel der Genesis, Elberfurt,1837.--Krücke, Erklærung der Voelkertafel im Buch Mose, Bonn, 1837.--Ch. Lenormant, Introduction à l'Histoire de l'Asie occidentale, Paris, 1838.--Tuch, Commentar ueber die Genesis, Halle, 1833.--Knobel, Die Voelkertafel der Genesis, Giessen, 1850.--Dillmann, Die Genesis, Leipzig, 1875.--Fr. Lenormant, Les origines de l'histoire, tome II, Paris, 1881.--Ewald, Jahrbücher, tomes IX et X.--Le Realwoerterbuch de Winer et le Bibellexikon de Schevkel.

Pour la généalogie spéciale des enfants de Yapheth: J. von Goerres, Die Jafetiten und ihre Heimath Armenien, Munich, 1844.--Bergmann, Les peuples et la race de Jafête, Strasbourg, 1853.--Kiepert, Ueber die geographische Stellung der noerdlichen Lænder in der phoenizischen-hebræischen Urkunde, dans les Monatsberitchte de l'Académie de Berlin, année 1859.--De Lagarde, Gesammelte Abhandlungen, Leipzig, 1866, p. 254 et suiv.--A. Maury, dans le Journal des savants, avril, mai et juin 1869.

Pour la comparaison du tableau ethnographique de la Genèse avec les documents égyptiens: Ebers, Ægypten und die Bücher Mose's, Leipzig, 1868.

Pour sa comparaison avec les documents assyriens: E. Schrader, Die Keilinschriften und das Alte Testament, Giessen, 1872.

Noa'h, comme nous l'avons déjà dit, avait, suivant la Bible, trois fils, Schem, 'Ham et Yapheth. Dans le dixième chapitre de la Genèse, l'auteur inspiré donne le tableau des peuples connus de son temps, rattachés à la filiation de ces trois grands chefs de races de l'humanité nouvelle, postérieure au déluge. C'est le document le plus ancien, le plus précieux et le plus complet sur la distribution des peuples dans le monde de la haute antiquité. On est même en droit de le considérer comme antérieur à l'époque de Moscheh (Moïse), car il présente un état des nations que les monuments égyptiens nous montrent déjà changé sur plusieurs points importants à l'époque de l'Exode. De plus, l'énumération y est faite dans un ordre géographique régulier autour d'un centre qui est Babylone et la Chaldée, non l'Égypte ou la Palestine. Il est donc probable que ce tableau des peuples et de leurs origines fait partie des souvenirs que la famille d'Abraham avait apportés avec elle de la Chaldée, et qu'il représente la distribution des peuples connus dans le monde civilisé au moment où le patriarche abandonna les rives de l'Euphrate, c'est-à-dire 2,000 ans avant l'ère chrétienne.

Depuis longtemps il a été reconnu que, malgré la forme généalogique donnée à ce tableau du chapitre X de la Genèse, tous les noms qui le composent sont des noms de peuples. On a soutenu, il est vrai, que c'étaient primitivement des noms d'hommes, et qu'il y avait là, non pas une liste de peuples, mais une généalogie proprement dite des premiers ancêtres dont ces peuples sortirent. La forme même des noms constituant la liste ne permet pas une semblable interprétation. Le plus grand nombre d'entre eux ne sont pas au singulier, comme c'est l'habitude constante pour les noms propres d'hommes; ils ont la forme du pluriel hébraïque en im. Ce sont donc des appellations plurielles qui désignent une collectivité ethnique, et non le patriarche d'où on la regardait comme descendue. D'autres sont des noms de pays: Kena'an, par exemple, un des fils de 'Ham, signifie «le bas pays;» Miçraïm est un duel qui désigne la Haute et la Basse-Égypte. On trouve même dans la liste des noms de villes; par exemple, quand nous y lisons que Kena'an engendra Çidon, son premier-né, ceci veut dire que Sidon fut la première métropole des Phéniciens.