On a aussi beaucoup discuté sur la question de savoir si le principe de construction de la liste a été purement géographique ou bien ethnographique; en d'autres termes, comme le dit fort bien M. Philippe Berger, «si l'auteur a seulement décrit ce qu'il avait sous les yeux, ou bien s'il s'est inspiré de la tradition, et si cette table représente avec plus ou moins d'exactitude non pas seulement les relations géographiques, mais la filiation des peuples qui y figurent.» Les partisans de l'interprétation géographique prétendent que la classification des peuples est artificielle dans le document biblique, et que sous cette triple division l'on a compris tout le monde connu: Yapheth désignant tous les peuples situés à l'ouest ou au nord; 'Ham les habitants de la côte méridionale de l'Asie et de l'Afrique; enfin Schem, ceux qui habitaient la Syrie et les pays voisins, jusqu'à l'Arabie d'un côté et au golfe Persique de l'autre. On a prétendu aussi que, dans cette table, des peuples de races différentes ont été groupés ensemble; qu'ainsi les Kenânéens sont donnés comme frères des Égyptiens, qui appartiendraient à une autre race. Mais cette objection a été soulevée sous l'empire d'un préjugé, très répandu il y a quelques années encore, lequel consistait à voir dans le langage le critérium infaillible de la race. Ce préjugé est aujourd'hui déraciné dans la science, et nous ferons voir un peu plus loin à quel degré les faits le démentent. Bien souvent les divisions des langues ne correspondent pas à celles des races. Cette idée fausse écartée, toute base manque aux arguments qu'on en tirait contre le caractère réellement ethnographique du tableau de la descendance de Noa'h dans la Genèse. Mais la meilleure démonstration de l'exactitude de ce caractère ethnographique ou ethnogénique sera l'analyse même du tableau. Elle ne laissera pas, je crois, de doute dans l'esprit du lecteur sur ce que nous y avons une classification des peuples, non d'après leur position géographique, mais d'après leur parenté d'origine, telle qu'elle se déduisait de la tradition, et de la ressemblance de leur type physique.

Ce document fournit donc une base d'un prix inestimable pour les recherches historiques de l'ethnographie, c'est-à-dire de la science qui s'occupe de rechercher les affinités des nations entre elles et leurs origines. L'étude attentive des traditions de l'histoire, la comparaison des langues et l'examen des caractères physiologiques des diverses nations, fournissent des résultats pleinement d'accord sur cette matière avec le témoignage du livre inspiré. Nous allons exposer, aussi brièvement que possible, les faits qui ressortent des renseignements ethnographiques de la Genèse et les constatations de la science moderne, qui sont venues les compléter ou les éclaircir [124].

Note 124:[ (retour) ] Une carte, gravée hors texte, éclaircira pour le lecteur toute cette étude de l'ethnographie de la Genèse.

Famille de 'Ham.--'Ham, dont le nom veut dire «le noir, le brun,» est le père de la grande famille dont les peuples de la Phénicie, de l'Égypte et de l'Éthiopie étaient primitivement descendus. Ce groupe de populations, que représentent encore de nos jours les fellahs de l'Égypte, les Nubiens, les Abyssins et les Touaregs, et avec un mélange de sang blanc, probablement yaphétite ou indo-européen, dont on peut déterminer historiquement la date d'une manière approximative, les Berbères ou Amazigs, présente tous les traits anatomiques essentiels de la race blanche. Mais il se distingue par le teint toujours foncé, qui passe du brun clair à la couleur du bronze et presque au noir, par la taille peu élevée, le menton fuyant, les lèvres grosses sans être très proéminentes, la barbe clair-semée, les cheveux très frisés sans être jamais crépus. Les classifications de l'anthropologie, fondées uniquement sur les caractères physiques, le délimitent exactement de même que le texte sacré. C'est la sous-race que nous avons qualifiée plus haut d'égypto-berbère, et qui tient une place intermédiaire entre les deux races primordiales blanche et noire.

Suivant la Genèse, 'Ham eut quatre fils: Kousch, Miçraïm, Pout et Kena'an. Ce sont quatre divisions principales, ethniques et géographiques, de la famille.

L'identité de la race de Kousch et des Éthiopiens est certaine; les inscriptions hiéroglyphiques de l'Égypte désignent toujours les peuples du Haut-Nil [125], au sud de la Nubie, sous le nom de Kousch. Mais ce nom, dans la Genèse, comme celui d'Éthiopiens dans la géographie classique, possède un sens bien plus étendu. Avec les habitants non-nègres du Haut-Nil, il embrasse tout un vaste ensemble de populations, étroitement apparentées entre elles par le type physique, sinon par le langage, qui s'étendent le long des rivages de la mer d'Oman, de la côte orientale de l'Afrique aux embouchures de l'Indus. Nous en avons la preuve par la liste que le texte biblique donne ensuite des fils de Kousch, c'est-à-dire des sous-familles que son auteur rattachait à la famille principale. Cette liste suit un ordre géographique parfaitement régulier d'ouest en est, de la manière suivante:

Note 125:[ (retour) ] Ces habitants non-nègres du pays de Kousch ou de l'Éthiopie nilotique, sont représentés sur les monuments exactement avec les mêmes traits que les Égyptiens, dont on ne les distingue pas. Aussi n'avons-nous pas cru nécessaire d'en donner ici une figure.

Seba, que d'autres textes bibliques représentent comme relégué au plus loin dans le sud et mettent en rapport avec l'Égypte et l'Éthiopie; il faut en rapprocher la grande ville de Sabæ et le port de Saba (Sabat chez Ptolémée), que Strabon place sur la rive occidentale de la Mer Rouge, au nord du détroit de Bab-el-Mandeb.

'Havilah, que l'on ne doit pas confondre avec le peuple sémitique de même nom, classé dans la descendance de Yaqtan; dans celle de Kousch, 'Havilah représente la nation des Avalites, habitant les bords du golfe que forme la côte d'Afrique au sud du détroit donnant accès dans la Mer Rouge, du golfe de Zeïlah.