Note 143:[ (retour) ] XXVII, 14.
On donne généralement au nom de Magog une étymologie aryenne qui le décomposerait en Ma-gog et lui attribuerait le sens de «grande montagne,» que l'on rapporte au Caucase. Il y a de sérieuses objections à faire à cette étymologie, et le plus sage est de chercher la situation de Magog sans s'occuper de l'origine, encore inconnue, de son appellation. Pour la plupart des interprètes depuis Josèphe, ce nom désigne les Scythes proprement dits ou Scythes européens, peuple qui appartenait certainement à la race aryenne, iranien suivant les uns, germanoslave suivant d'autres. Il n'est pas, en effet, douteux que ce ne soit aux Scythes passés au sud du Caucase dans la seconde moitié du viie siècle avant J.-C., ayant leur quartier-général dans le canton de la vallée du fleuve Kour, au nord de l'Arménie, canton auquel leur séjour valut le nom de Sacasène, et promenant pendant un certain nombre d'années la dévastation sur toute l'Asie antérieure, comme nous le raconterons en traitant de l'histoire d'Assyrie, que font allusion deux des prophéties de Ye'hezqel [144]. Elles s'adressent à Gog, du pays de Magog, prince et chef de Meschech et de Thoubal. Ce sont ces oracles qui ont donné lieu à tant de bizarres et fantastiques légendes sur les peuples fabuleux de Gog et Magog. En réalité, il y est question d'un personnage parfaitement historique, dont la réalité a été révélée par les documents assyriens; car les inscriptions du roi Asschour-bani-abal, à très peu d'années de distance de la prophétie de Ye'hezqel, parlent de Gagi, roi des Sakha
ou Scythes habitant au nord de l'Ararat. Voilà bien le Gog du prophète, qui reprend sa place légitime dans l'histoire, et s'il est dit «prince de Meschech et de Thoubal,» c'est qu'à ce moment les hordes scythiques tenaient sous leur domination les deux peuples désignés par ces derniers noms. Mais Magog est-il bien le nom de son peuple, des Scythes? Ceci n'est pas possible, car l'apparition des Scythes au sud du Caucase n'a été qu'un fait passager et récent. C'est au nord de cette grande chaîne de montagnes qu'est leur habitation normale, et certainement son interposition les met en dehors de l'horizon du tableau ethnographique de la Genèse. Magog, les termes employés par Ye'hezqel sont formels à cet égard, est le pays où le roi Gog et son peuple résidaient au temps du prophète, c'est-à-dire celui qui comprenait la Sacasène. Ceci s'accorde parfaitement avec la place de Magog dans le tableau ethnographique, où il occupe l'intervalle entre Thogarmah et Madaï, entre l'Arménie orientale et la Médie. Son territoire est donc, comme l'a très bien vu le grand géographe allemand, M. Kiepert, celui de la 18° des satrapies établies dans l'empire perse par le roi Darayavous, fils de Vistaçpa (Darius, fils d'Hystaspe), laquelle comprenait les Saspires, les Alarodiens et les Matiens, en y ajoutant en plus le bassin du Kour jusqu'au pied du Caucase. Ethniquement, Magog représente les habitants de cette contrée jusqu au VIe siècle, c'est-à-dire non pas les Scythes, qui y firent seulement une apparition temporaire, mais les blancs allophyles du Caucase, dont le domaine se prolongeait alors de façon à comprendre l'Ararat et le pays de Manni ou Minni.
1D'après les sculptures de Persépolis.
Note 144:[ (retour) ] XXXVIII et XXXIX.
La synonymie de Madai avec les Mèdes est si évidente qu'elle n'a pas besoin de justification. Pour l'auteur du chapitre X de la Genèse, les Mèdes sont encore cantonnés là où nous les font voir aussi les documents assyriens du IXe siècle avant notre ère, dans le pays de Rhagæ ou Médie Rhagienne, au nord de la Grande Médie ou Médie propre, où ils ne pénétrèrent qu'au VIIIe siècle. Madai est dans le texte biblique le seul représentant des peuples iraniens et de toute la grande division orientale des Aryas.
Les trois fils aînés de Yapheth forment une première série, énumérée d'ouest en est et reculée à l'extrême plan septentrional. Les quatre autres en composent une seconde, plus au sud, énumérée dans le même ordre géographique régulier; il est important de tenir grand compte de cette circonstance dans la recherche de leurs assimilations.
Yavan est le nom des Grecs [145] dans toutes les langues de l'Orient; il correspond à Iones, dont la forme primitive était Iavones. Dans le tableau ethnographique de la Genèse, ce nom constitue la désignation générique la plus étendue de l'ensemble des peuples helléno-pélasgiques avec leurs deux divisions primitives, européenne et asiatique, si bien définies par M. Ernest Curtius. «La migration aryenne qui s'était déversée dans l'Asie-Mineure, dit le savant berlinois, peupla le plateau de cette presqu'île de tribus de race phrygienne. Le peuple grec, en s'en séparant, constitua, par le développement de ses institutions et de sa langue, un rameau distinct, qui se subdivisa à son tour en deux branches. L'une traversa l'Hellespont et la Propontide,... l'autre demeura en Asie et s'avança graduellement du plateau de l'intérieur, en suivant les vallées fertiles que forment les rivières, jusque sur la côte, où elle s'établit à leur embouchure, rayonnant de là au nord et au sud. On n'observe nulle part plus qu'en Asie-Mineure le contraste de la région de l'intérieur et de celle du littoral. Sur la côte, c'est comme une terre d'une autre constitution et soumise à un autre régime. La côte de l'Asie-Mineure avait donc sa nature propre; elle eut aussi sa population et son histoire particulière. C'est sur le littoral que s'établit l'une des deux branches de la nation grecque, tandis que l'autre, s'avançant plus à l'ouest, traversait l'Hellespont et mettait définitivement le pied dans les vallées fermées et les plaines de l'intérieur de la Thrace et de la Macédoine, défendues par des montagnes. Ainsi déjà, sur la terre d'Asie, s'étaient séparées les deux races grecques, les Grecs orientaux et les Grecs occidentaux, autrement dit les Ioniens et les Hellènes, dans le sens strict du mot. Dès une époque fort reculée, ce peuple occupa la région environnant la mer Égée, qui devait devenir le théâtre de son histoire. Les Ioniens s'avancèrent dès le principe jusqu'au bord le plus extrême du continent asiatique, d'où ils se répandirent dans les îles; les Hellènes, au contraire, se cantonnèrent dans la vaste contrée montagneuse située plus avant en Europe, et dans les vallées fermées où ils se fixèrent; ils adoptèrent, par suite du développement de leurs moeurs, un système de constitution cantonale. Plus tard, inquiétés dans leurs défilés par de nouvelles migrations, repoussés au sud, ils vinrent s'abattre par masses successives dans la presqu'île européenne, sous les noms d'Éoliens, d'Achéens et de Doriens.»