Note 145:[ (retour) ] Voy. plus haut, à la page 225, le type idéal de la race grecque.

Yavan, dans le chapitre X de la Genèse, a quatre fils, Elischah, Tharschisch, Kittim et Dodanim ou Rodanim. Ici encore nous avons un ordre géographique d'ouest en est.

Etischah, d'après l'emploi de ce nom dans d'autres passages bibliques, est sûrement la Grèce européenne. Quelques commentateurs ont cherché à rapprocher cette appellation de celle des Hellènes ou de l'Elis; mais la philologie repousse l'un et l'autre rapprochement, car la forme la plus antique d'Hellènes est Selloi et celle d'Éleioi est Valeivoi. Le nom grec qui a été ainsi transcrit dans le document sacré est celui des Éoliens, qui constituèrent, en effet, la plus ancienne couche des Grecs européens ou Hellènes, et à qui se rattachaient les Achéens, entre les mains desquels fut l'hégémonie des populations helléniques du Péloponnèse jusqu'à l'invasion dorienne. On doit noter que la transcription de Aiolievs en Elischah est tout à fait parallèle à celle du nom des Achéens dans les documents égyptiens de la xviiie dynastie, Akaiouscha, de Achaivos, forme primitive de ce nom grec.

Tharschisch est à partir d'une certaine époque le nom de l'Espagne, où les Tyriens allaient commercer à Tartesse, dans le pays des Tardétans. Mais il est impossible que ce nom ait un tel sens dans le tableau ethnographique de la Genèse. En effet, Tharschisch y est un fils de Yavan, c'est-à-dire un pays colonisé par la race helléno-pélasgique, et de plus, sa position est entre Elischah et les Kittim, entre la Grèce et Cypre, ce qui nous reporte vers l'Archipel. C'est là, d'ailleurs, un de ces noms de pays lointains qui ont successivement reculé à mesure que les connaissances géographiques s'étendaient. Tharschisch est l'extrême ouest des navigations phéniciennes, comme Ophir est leur extrême est. D'abord beaucoup plus voisin de la côte de Kena'an, il a été reporté toujours davantage dans l'occident, jusqu'en Espagne, en se localisant là où des assonances de noms le permettaient. Dans l'ethnographie de la Genèse, il n'y a pas moyen de ne pas assimiler Tharschisch aux Touirscha des inscriptions hiéroglyphiques, d'hésiter à y voir, avec Knobel, les Tursanes ou Pélasges Tyrrhéniens. Et d'après la place que le document biblique leur assigne, ils y occupent encore leurs premières demeures sur les côtes occidentales de l'Asie-Mineure et dans les îles de la mer Égée, où quelques-unes de leurs tribus, restées en arrière dans la migration générale du peuple vers l'Italie, subsistaient encore isolément à l'aurore des temps classiques. Ici donc les documents mis en oeuvre par le rédacteur de la Genèse remontaient certainement à une époque antérieure à la migration des Tyrrhéniens dans l'Occident, dont les monuments égyptiens nous permettront de déterminer la date.

1Figures empruntées aux sculptures historiques de Médinet-Abou, à Thèbes, datant du règne de Ramessou III (xxe dynastie). Les premiers guerriers sur la droite, appartiennent à la nation des T'akkaro ou Teucriens; ceux qui viennent ensuite, à la nation des Touirscha ou Tyrrhéniens.

L'assimilation des Kittim est tellement certaine qu'elle ne demande pas de commentaire. Ce sont les habitants de l'île de Cypre, désignés d'après la grande ville de Kit ou Cition, qui était le principal port de communication des Phéniciens avec cette île. Les découvertes récentes de la science ont établi que la population de Cypre, où l'on a fait dans les quinze dernières années des fouilles si fructueuses pour l'histoire et l'archéologie, était dès la plus haute antiquité de la souche helléno-pélasgique, parlant un dialecte grec, qu'elle écrivait avec un système graphique particulier.

Pour le quatrième fils de Yavan, au contraire, la question qu'il soulève reste fort douteuse, d'autant plus que l'on n'est même pas sûr de la forme exacte de son nom. Notre texte hébreu de la Genèse porte Dodanim; mais dans celui que les Septante et les auteurs de la version - samaritaine avaient sous les yeux, on trouvait Rodanim, et c'est la leçon que fournit le texte hébreu du livre des Chroniques (ou Paralipomènes, dans la Vulgate latine), à l'endroit où le tableau ethnographique de la Genèse y est reproduit. C'est donc Rodanim qui a pour soi le plus d'autorités, et en même temps il se prête à une assimilation beaucoup plus vraisemblable que Dodanim. Les commentateurs qui ont adopté cette dernière leçon y ont vu Dodone d'Épire, ce qui est impossible historiquement et géographiquement reporte beaucoup trop loin dans le nord-ouest, ou bien les Dardaniens de la Troade, qui sont aussi trop au nord, d'autant plus que pour les retrouver ici il faudrait corriger arbitrairement Dodanim en Dardanim. Rodanim, au contraire, nous fournit le nom de l'île de Rhodes, dont l'importance historique est si ancienne et dont la mention à côté de Cypre est toute naturelle. Il est probable, du reste, que sous ce nom sont aussi englobés les Cariens, au territoire desquels touchait Rhodes; car la population de l'île et celle du district continental voisin paraissent avoir été identiques.

Les deux fils de Yapheth qui succèdent à Yavan, sont accouplés étroitement dans le tableau ethnographique, Thoubal et Meschech, comme aussi dans presque tous les autres passages bibliques, assez nombreux, où ils sont nommés et où ils se présentent habituellement comme inséparables. Ce sont deux peuples de l'Asie-Mineure, guerriers et célèbres par leur métallurgie, qui habitaient côte à côte, vivant dans une intime alliance. Pas de doute qu'il ne faille, comme l'ont fait tous les commentateurs depuis Josèphe, reconnaître en eux les Tibaréniens et les Moschiens de la géographie classique. Seulement, au temps où les Grecs et les Romains nous en parlent, ces peuples avaient été refoulés dans d'étroits cantons des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, tandis qu'il est évident que dans la Genèse leur territoire a une extension bien plus grande et surtout est placé bien plus au sud. Ici encore, les documents cunéiformes assyriens sont venus apporter les plus heureux éclaircissements à l'ethnographie biblique. Ils nous montrent, en effet, dans les peuples de Tabal et de Mouschki deux nations puissantes, presque toujours associées, qui du xiie au viie siècle avant notre ère habitaient la Cappadoce, venant toucher au pays de Khilakki, c'est-à-dire à la Cilicie, et au Koummoukh ou Commagène, presque jusqu'au haut Euphrate. Au reste, l'ancienne extension des Moschiens dans la Cappadoce a été connue de Josèphe, qui affirme que la ville de Mazaca leur devait son nom, et du temps de Cicéron il y avait encore des clans de Tibaréniens dans le voisinage de la Cilicie, de même que bien plus au nord, dans les pays Pontiques..

Enfin, pour ce qui est du dernier des peuples de Yapheth, Thiras, la presque unanimité des commentateurs, à commencer par Josèphe, y a vu les Thraces. La chose est pourtant philologiquement impossible; les deux noms ne se correspondent aucunement. Thiras, avec un i long entre le th et le r et une sifflante à la fin, au lieu d'une gutturale, ne saurait être la transcription hébraïque d'un nom dont le radical était thrak. En outre, la race thraco-phrygienne est déjà représentée dans la famille japhétique par Gomer. Enfin Thiras, géographiquement, n'est pas reculé dans le nord-ouest comme les Thraces; c'est un voisin de Thoubal et de Meschech, qui doit être plus oriental qu'eux ou un peu plus méridional. Ceci donné, c'est au nom de la grande chaîne du Taurus que j'identifie le sien. Et de cette façon je vois en lui le représentant de la population de la Cilicie, vaste contrée qui ne pouvait manquer d'avoir sa place dans la géographie du chapitre X de la Genèse, et à laquelle pourtant ne correspond aucune des appellations que nous avons jusqu'ici passées en revue. Quelques érudits, frappés de cette lacune inexplicable, ont cru pouvoir chercher la Cilicie dans Tharschisch, dont ils rapprochaient le nom de celui de Tarse. Mais cette conjecture a été définitivement écartée une fois qu'on est parvenu à lire la véritable forme sémitique du nom de la ville de Tarse, Tarz dans les légendes araméennes des monnaies qui y ont été frappées sous les Achéménides, Tarzi dans les textes assyriens. La Cilicie n'est pourtant pas absente du tableau ethnographique de la Bible, mais on y a jusqu'ici méconnu le vrai nom qui la désigne et qui est Thiras.