Après le récit de la formation du premier couple humain, vient celui de la déchéance. Le père de tous les hommes, Adam (dont le nom dans les langues sémitiques signifie l'homme par excellence), créé par Dieu dans un état d'innocence absolue et de bonheur, désobéit au Seigneur par orgueil dans les délicieux jardins de 'Eden, où il avait été d'abord placé, et cette désobéissance le condamna, lui et sa race, à la peine, à la douleur et à la mort. Dieu l'avait créé pour le travail, dit formellement le livre inspiré, mais ce fut en expiation de sa chute que ce travail devint pénible et difficile; «tu mangeras ton pain à la sueur de ton front,» lui dit le Seigneur, et cette condamnation pèse encore sur tous les hommes.

Voici comment la Genèse [7] raconte la séduction et la faute dont le poids s'est étendu à toute la descendance de nos premiers pères. «Le serpent était le plus rusé de tous les animaux de la terre que Yahveh Dieu avait faits. Il dit à la femme: «Pourquoi Dieu vous a-t-il ordonné de ne pas manger de tous les arbres du Paradis?»--La femme lui répondit: «Nous pouvons manger du fruit des arbres qui sont dans le Paradis,--mais quant au fruit de l'arbre qui est au milieu du Paradis (l'arbre de la science du bien et du mal), Dieu nous a ordonné que nous n'en mangions pas, de peur que nous en mourions.»--Et le serpent dit à la femme: «Point du tout, vous ne mourrez pas de mort,--mais Dieu sait qu'au jour où vous en aurez mangé, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal.»--La femme donc vit que cet arbre était bon pour se nourrir et qu'il était beau aux yeux et délectable au regard; et elle prit du fruit, et elle en mangea, et elle en donna à son mari, qui en mangea.--Et les yeux de tous deux s'ouvrirent; et ayant vu qu'ils étaient nus, ils tressèrent des feuilles de figuier et s'en firent des ceintures [8]

Note 7:[ (retour) ] III, 1-7.

Note 8:[ (retour) ] La gravure placée en tête de ce chapitre, représente la scène de la tentation des premiers humains au jardin de 'Eden, d'après une peinture chrétienne des catacombes de Rome, empruntée au grand ouvrage de Perret.

«Prodigieuse et accablante vérité, dit Chateaubriand: L'homme mourant pour s'être empoisonné avec le fruit de vie! L'homme perdu pour avoir goûté à l'arbre de la science, pour avoir su trop connaître le bien et le mal! Qu'on suppose toute autre défense de Dieu relative à un penchant quelconque de l'âme, que deviennent la sagesse et la profondeur de l'ordre du Très-Haut? Ce n'est plus qu'un caprice indigne de la Divinité, et aucune moralité ne résulte de la désobéissance d'Adam. Toute l'histoire du monde, au contraire, découle de la loi imposée à notre père... Le secret de l'existence morale et politique des peuples, les mystères les plus profonds du coeur humain sont renfermés dans la tradition de cet arbre admirable et funeste.»

La Bible n'assigne pas une date précise à la naissance du genre humain, elle ne donne aucun chiffre positif à ce sujet. Elle n'a pas en réalité de chronologie pour les époques initiales de l'existence de l'homme, ni pour celle qui s'étend de la Création au Déluge, ni pour celle qui va du Déluge à la Vocation d'Abraham. Les dates que les commentateurs ont prétendu en tirer sont purement arbitraires et n'ont aucune autorité dogmatique. Elles rentrent dans le domaine de l'hypothèse historique et l'on pourrait énumérer plus de cent manières d'après lesquelles on a essayé de les calculer. Ce que les Livres Saints affirment seulement, et ce que la science démontre d'accord avec eux, c'est que l'apparition de l'homme sur la terre (quelque haute qu'en puisse être la date) est récente par rapport à l'immense durée des périodes géologiques de la création, et que l'antiquité de plusieurs myriades d'années que certains peuples, comme les Égyptiens, les Chaldéens, les Indiens et les Chinois, se sont complaisamment attribuée dans leurs traditions mythologiques, est entièrement fabuleuse.

Aussi superflue et aussi dénuée de fondement solide que les calculs sur la date de la création de l'homme, serait la tentative de celui qui chercherait à déterminer d'après la Bible le lieu précis où fut le berceau de notre espèce, ainsi que la situation du jardin de 'Eden. La tradition sacrée ne fournit aucune indication précise à cet égard. Les commentateurs les plus savants et les plus orthodoxes des Livres Saints ont laissé la question indécise. Tout nous commande d'imiter leur réserve, et de nous en tenir à l'opinion commune, qui place en Asie l'origine de la première famille humaine et le berceau de toute civilisation.

Adam et 'Havah (d'où nous avons fait Ève), le premier couple humain sorti des mains de Dieu, eurent deux fils, Qaïn et Habel [9]. Ils menaient l'un la vie agricole et l'autre la vie pastorale, dont la Bible place ainsi l'origine au début même de l'humanité. Qaïn tua son frère Habel, par jalousie pour les bénédictions dont le Seigneur récompensait sa piété [10]; puis il s'expatria, dans le désespoir de ses remords, et il se retira avec les siens à l'orient de 'Eden, dans la terre de Nod ou de l'éxil, où il fonda la première ville, qu'il appela 'Hanoch, du nom de son premier-né [11]. Dieu avait créé l'homme avec les dons de l'esprit et du corps qui devaient le mettre en état de remplir le but de son existence, et par conséquent de former des sociétés régulières et civilisées. C'est à la famille de Qaïn que le livre de la Genèse attribue la première invention des arts industriels. De 'Hanoch, fils de Qaïn, y est-il dit, naquit à la quatrième génération, Lemech, qui eut à son tour plusieurs enfants: Yabal, «le père de ceux qui demeurent sous les tentes et des pasteurs»; Youbal, l'inventeur de la musique; Thoubal-qaïn, l'auteur de l'art de fondre et de travailler les métaux; enfin une fille, Nâ'amah [12]. Pour celle-ci, le texte biblique ne fait qu'enregistrer son nom; mais la tradition rabbinique, voulant achever le groupement de toutes les inventions en les rapportant aux enfants de Lemech, raconte que Nâ'amah fut la mère des chanteurs, ou bien que la première elle fila la laine des troupeaux et en tissa des étoffes.

Note 9:[ (retour) ] Ces noms sont significatifs et tirés des langues sémitiques, comme tous ceux que le récit biblique attribue aux premiers ancêtres de notre race; ce sont en réalité de véritables épithètes qualificatives, qui expriment le rôle et la situation de chaque personnage dans la famille originaire. Adam, nous l'avons déjà dit, veut dire homme, 'Havah vie, «parce qu'elle a été la mère de tous les vivants», dit le texte sacré; Qaïn signifie la créature, le rejeton; Habel est le mot qui, dans les plus anciens idiomes sémitiques, exprimait l'idée de fils, et s'est conservé en assyrien; enfin Scheth, comme la Bible le dit formellement, est le substitué, celui que Dieu accorde à ses parents pour compenser la perte de leur fils bien-aimé.

Note 10:[ (retour) ] Genes., IV, 1-16.