Philosophiquement nous ne saurions souscrire à une semblable théorie.
L'éminent écrivain, dont nous venons de citer les termes mêmes, traite le langage de produit «spontané et aveugle» de toutes les facultés humaines en exercice. Il suppose donc que les facultés ont enfanté le langage comme un produit nécessaire de leur vertu intime, sans aucun exercice de la raison, de la réflexion ni de la volonté. Il assimile l'esprit humain, se créant son langage, à l'oeil qui perçoit naturellement et immédiatement les objets colorés. Une telle assimilation renverse les lois fondamentales de toute psychologie. La matérialisation de la parole, et par suite de la pensée, en est la conséquence inévitable. Le langage n'est plus qu'un acte matériel analogue à la vision, acte qui ne peut être que le produit des impressions extérieures, et nous en revenons ainsi à la théorie de Condillac, qui faisait créer le langage avec la pensée par la sensation.
M. Renan s'arrête sur la voie des conséquences logiques de sa théorie; il ruine à l'avance une partie de ces déductions par de sages réserves.. Mais d'autres ont été plus loin, en suivant la même route; ils sont arrivés jusqu'à ce qu'on a appelé la doctrine de l'organisme, c'est-à-dire la production nécessaire et matérielle du langage humain. Un linguiste philosophe de l'Allemagne, M. Heyse, a parfaitement réfuté cette grossière doctrine, en montrant que le langage a été créé par l'homme librement, puisque l'homme, en le créant, n'a obéi à aucune raison déterminante, et qu'il y a mis son individualité personnelle, ce qui n'a pas lieu dans les fonctions purement organiques.
La théorie, qui n'admet pas l'intervention de la réflexion et de la volonté dans la création du langage, n'explique pas en réalité le problème, elle le supprime. Elle admet l'union constante et l'indivisibilité de la pensée et de son expression; mais elle ne recherche ni le comment ni le pourquoi de cette union. C'est pourtant là un point essentiel à étudier. Quelle relation existe-t-il entre la pensée et son signe extérieur ou intérieur? Par quelles opérations de l'esprit le rapport se trouve-t-il établi entre ces deux termes en apparence irréductibles, mais dont la diversité est incontestable? Cette recherche n'est pas facile, car l'habitude oblitère presque entièrement la trace des opérations qui produisent ce rapport, mais elle n'en est pas moins importante et indispensable. Le plus savant homme n'a point en parlant conscience des mécanismes intellectuels qui produisent sa parole; ces mécanismes agissent en lui sans sa coopération réfléchie, comme ils agissent chez l'enfant et comme ils ont dû agir chez les hommes primitifs. Mais ils n'en doivent pas moins être soigneusement analysés par le psychologue, et lorsqu'on procède à cette analyse, force est bien de reconnaître que la réflexion et la volonté en sont deux des principaux ressorts. Et il n'a pas pu en être autrement dans la première création du langage.
Où, d'ailleurs, la part de la raison consciente, de la réflexion et de la volonté dans la formation du langage apparaît éclatante, où la science linguistique nous permet de la saisir sur le fait, c'est dans le développement de toutes les langues les plus anciennes, développement dont les phases sont aujourd'hui bien connues. Il y a là une évolution de progrès, due à l'activité réfléchie de l'esprit de l'homme, qui est exactement parallèle à celle de toutes les connaissances et de toutes les industries humaines, et dont l'existence est aujourd'hui incontestable.
M. Renan n'admettait, et c'était une condition nécessaire de sa théorie, que deux états dans l'évolution des langues: l'état synthétique, qui, selon lui, était le primitif, état riche et exubérant où les relations des idées sont exprimées par des flexions qui ne font qu'un avec le mot et sont d'autant plus nombreuses que la langue est plus ancienne, et l'état analytique, qui vient après, où le peuple, incapable d'observer une grammaire aussi savante, brise l'unité du mot fléchi, et, indiquant les rapports des idées par des particules ou des auxiliaires, préfère la juxtaposition des diverses parties de l'expression. Il comparait ces deux phases de développement à celles du langage des enfants, qui veulent d'abord tout exprimer à la fois et qui n'arrivent que par la suite à une réflexion de plus en plus claire. C'était supprimer l'état réellement primitif, isolé et monosyllabique du langage, et renouveler un système qu'Abel Rémusat avait déjà antérieurement exprimé avec un grand éclat de forme et de style.
Mais je doute que, linguiste supérieur comme il l'est, le savant auteur de l'Origine du langage voulût soutenir encore aujourd'hui cette manière de voir. Il est, en effet, trop démontré scientifiquement désormais, trop universellement reconnu par tous ceux qui s'occupent de ces études, que trois époques distinctes et successives marquent l'histoire primitive du langage: le monosyllabisme isolant, l'agglutination et la flexion. Non pas que toutes les langues aient passé nécessairement par ces trois phases, mais parce que les idiomes qui appartiennent à la dernière époque, celle de la flexion, portent l'empreinte d'une organisation plus développée que celle de l'époque intermédiaire correspondant à l'agglutination, ces dernières langues étant elles-mêmes d'une organisation supérieure à celle des langues monosyllabiques. Entre les langues parlées jadis et celles qu'on parle aujourd'hui sur le globe, les unes ont passé par ces trois phases, les autres se sont arrêtées dans leur développement. Ainsi l'agglutination renferme le monosyllabisme; la flexion renferme à la fois le monosyllabisme et l'agglutination. Absolument de même que, parmi les espèces animales, les unes se sont arrêtées à un organisme élémentaire, tandis que d'autres se sont élevées, dans la période de gestation, de cet organisme primitif à une organisation plus riche et plus élevée.
Voilà le grand fait que Jacob Grimm a mis le premier en pleine lumière, dans son Mémoire sur l'origine du langage [150], et qui l'a conduit, en vertu de l'observation linguistique, à une conclusion presque exactement pareille à celle que le raisonnement philosophique avait inspirée à Maine de Biran.
Note 150:[ (retour) ] Publié en 1852, dans les Mémoires de l'Académie de Berlin.
C'est cette dernière doctrine que nous adoptons, nous aussi, parce qu'elle nous paraît la plus conforme aux données de la science. Nous voyons dans le langage ou plutôt dans les formes concrètes qu'il revêt, dans les langues, des oeuvres humaines produites par l'exercice libre et réfléchi d'une faculté innée, que l'homme a reçue de son Créateur en faisant son apparition sur la terre. Mais nous admettons en même temps, dans les phénomènes initiaux qui ont marqué la première création du langage, une large part de spontanéité qui ne se rendait pas compte de ses propres procédés, d'intuition presque instinctive. L'homme primitif a formé son langage sans effort, sans conscience définie des opérations de réflexion qui l'y conduisaient, spontanément et instinctivement, et surtout sans chercher à y développer un type logique, préconçu dans son esprit. C'est sous ce rapport que Turgot avait raison de dire, dès 1750, que les langues, dans leur origine, ne sont pas l'ouvrage d'une raison présente à elle-même. De même que tous les instincts, qui décroissent à mesure que la raison grandit, la faculté du langage s'est épuisée peu à peu dans sa force créatrice; et la raison consciente a substitué par degré ses règles et ses opérations réfléchies aux résultats immédiats de la spontanéité humaine. Elle a régné en souveraine maîtresse dans le développement grammatical des langues.