Condillac modifia néanmoins ces idées, pour les faire concorder avec sa doctrine de la sensation, mais sans arriver à une meilleure conclusion. La parole est pour lui plus que l'auxiliaire de la pensée, elle en est la condition primitive et nécessaire. S'il est certain qu'il n'y a pas de parole sans pensée, il l'est également à ses yeux qu'il n'y a pas de pensée sans parole. Ces deux éléments forment un ensemble, une dualité irréductible: car la pensée, se composant entièrement de termes abstraits, suppose nécessairement l'existence de ces termes, c'est-à-dire du langage. Parler étant penser, et la parole étant indissolublement liée à la pensée, les origines de l'une sont les mêmes que celles de l'autre. L'homme commence donc par être muet, puis, la sensation créant en lui la pensée, crée nécessairement en même temps la parole, composée d'abord de signes naturels, puis de signes arbitraires convenus entre les hommes.

Lorsqu'éclata la renaissance catholique qui ouvrit le xixe siècle, un des penseurs les plus originaux et les plus éminents qui guidèrent ce mouvement, Bonald, dans ses Recherches philosophiques, aborda à son tour la question de l'origine du langage. Bonald, toujours porté à rabaisser l'homme, ne croyait pas, comme Leibnitz, que les forces de l'intelligence humaine eussent été capables d'inventer par elles-mêmes le langage; il lui attribuait une origine plus haute; il y voyait l'oeuvre de Dieu. Pour réfuter Condillac et parvenir à une conclusion diamétralement opposée, l'éloquent philosophe semble d'abord être d'accord avec lui. Il n'admet pas seulement que l'homme ne pense actuellement qu'avec le secours des signes, mais il suppose que la pensée n'a jamais pu se produire sans l'existence d'un langage articulé. Condillac concluait de cette indivisibilité du langage et de la pensée que l'un comme l'autre était le résultat nécessaire de la sensation. Bonald répond: Si le langage est nécessaire à la pensée, il est également évident que sans pensée le langage n'est qu'un vain bruit. De cette nécessité réciproque résulte l'impossibilité de l'invention du langage par l'homme, car pour inventer il faut penser. Il n'y a donc qu'une solution possible et admissible, c'est de supposer le don simultané de la pensée et de la parole comme fait directement à l'homme par Dieu.

Bonald poussait cette doctrine plus loin qu'une simple expression de la dépendance de l'homme vis-à-vis de son Créateur, dont il a reçu toutes ses facultés, limite dans laquelle nous n'hésitons pas à l'admettre, et à propos de laquelle M. Barthélemy Saint-Hilaire proclamait hautement que la solution du problème de l'origine du langage, donnée par la tradition religieuse, est encore philosophiquement la meilleure, la plus élevée et la plus vraisemblable. Suivant Bonald, l'homme, au moment où Dieu l'a placé dans le monde, était muet et privé de pensée; ses facultés intellectuelles existaient en lui à l'état de germe, mais elles étaient frappées d'impuissance, incapables de se manifester, et, par suite, de se produire. Tout à coup la lumière a éclairé ces ténèbres, et le miracle a été produit par la parole de Dieu, qui a frappé l'oreille de l'homme et lui a révélé le langage. C'est ce langage, enseigné au premier homme d'une façon surnaturelle par le Créateur, qui l'a révélé à lui-même et a été pour son intelligence une source de création et de vie.

À l'époque où Bonald défendait si éloquemment les principes du christianisme, mais en y mêlant des conceptions personnelles qui n'en sont aucunement la conséquence nécessaire, des conceptions inacceptables pour tout esprit libéral et scientifique, et dont l'influence pèse encore lourdement, avec celle des idées de Joseph de Maistre, sur l'école catholique contemporaine; à la même époque, un penseur profond, que la philosophie devait plus tard ramener à la foi, Maine de Biran, essayait d'établir sur les ruines du sensualisme les fondements d'une psychologie spiritualiste et d'une nouvelle métaphysique. Maine de Biran n'acceptait pas plus les idées de Bonald que celles de Condillac sur l'origine du langage; il ne croyait pas plus à la langue révélée surnaturellement qu'à la parole produite avec la pensée par la sensation extérieure. Son opinion se rapproche plutôt de celle de Leibnitz. Comme lui, c'est dans l'exercice libre et réfléchi des facultés de l'âme humaine qu'il va chercher la naissance du langage. Il y voit l'oeuvre d'une raison présente à elle-même, qui, par une suite d'opérations successives, crée un signe extérieur de ses pensées, lequel lui sert à les exprimer en lui-même et à les communiquer aux autres hommes.

Après Maine de Biran, la philosophie sembla pendant quelque temps avoir laissé de côté la recherche du problème dont nous venons d'esquisser rapidement l'histoire. Mais une branche des sciences d'observation se fondait et allait ouvrir une voie nouvelle. La linguistique, ou, comme on dit quelquefois, par une expression plus impropre, la philologie comparée, était créée par les travaux de Schlegel, de Bopp, de Guillaume de Humboldt, de Burnouf et de Grimm, et embrassait graduellement dans ses recherches toutes les formes du langage humain. Ce n'était plus désormais seulement dans l'analyse des facultés de l'entendement qu'il fallait rechercher les origines du langage, comme l'avaient fait jusque là tous les philosophes qui s'étaient occupés de cette question; il fallait demander aux langues elles-mêmes comment elles avaient été produites, et y rechercher la trace des opérations de l'esprit qui avaient présidé à leur naissance et à leur formation.

M. Renan a été le premier à entrer dans cette voie nouvelle, par un ouvrage sur l'Origine du langage, publié en 1848 et réimprimé en 1864. Depuis, nombre des maîtres de la science linguistique, Jacob Grimm, Pott, Schleicher, MM. Steinthal, Max Müller, Whitney, ont abordé le même problème et l'ont traité avec l'autorité qui leur appartenait légitimement. Leurs théories ne sont pas toujours d'accord, il s'est même produit parmi eux deux doctrines principales et opposées; mais la question, sortie du vague des spéculations purement abstraites et sans base suffisante, n'en a pas moins fait au milieu de ces divergences des progrès incontestables et très grands. Elle a pris un caractère scientifique et positif. Nombre de points fondamentaux y sont acquis d'une manière définitive, et l'on approche du moment où l'on pourra considérer le problème de l'origine et de la formation du langage comme résolu par l'observation et la méthode historique.

Et d'abord il n'est plus possible aujourd'hui de soutenir la thèse, désormais absolument ruinée, de Bonald sur le langage révélé d'une manière surnaturelle. C'est là de la pure mythologie, qui n'a rien à voir avec la science, et dont la religion n'a que faire, qui n'y est aucunement liée. Dieu, en créant l'homme, lui a donné le langage comme il lui a donné la pensée, mais de la même façon, virtuellement et non formellement, comme une faculté dont l'exercice et le développement devait être l'oeuvre de son action propre.

«Les animaux ont la voix; l'homme seul a la parole.» Cette vérité, proclamée par Aristote, est universellement acceptée de nos jours. Tout le monde reconnaît que le langage articulé n'est pas seulement un des plus hauts attributs de l'homme, mais qu'il est un de ses caractères essentiels. L'homme ne peut se concevoir sans parole, non plus que sans pensée; il n'a été lui-même qu'à condition de posséder et d'exercer ces deux facultés. Dès qu'il a été sur la terre, il a parlé comme il a pensé. Il y a eu seulement succession des deux actes; l'éveil de la conscience et de la pensée a nécessairement précédé la parole, qui a fourni la formule et la limite de la pensée, et dans laquelle, dès son premier début, la réflexion a eu part. Mais l'homme, usant des facultés qui lui avaient été données et qui étaient inhérentes à sa nature, a fait son langage par lui-même et par une opération libre; il ne l'a pas reçu de l'extérieur.

Mais comment l'a-t-il fait? C'est ici que deux doctrines sont en présence.

La première a été formulée avec une grande habileté par M. Renan, que l'on peut en considérer comme le fondateur. L'homme n'est pas en état, suivant lui, de se créer un langage par l'usage réfléchi de sa raison. Cependant la parole ne lui est pas un don du dehors. «Il ne reste donc qu'un parti à prendre, c'est d'en attribuer la création aux facultés humaines agissant spontanément et dans leur ensemble. Le besoin de signifier au dehors ses pensées et ses sentiments est naturel à l'homme. Tout ce qu'il pense, il l'exprime intérieurement et extérieurement. Rien non plus d'arbitraire dans l'emploi de l'articulation comme signe des idées. Ce n'est ni par une vue de convenance ou de commodité, ni par imitation des animaux, que l'homme a choisi la parole pour formuler et communiquer sa pensée, mais bien parce que la parole est chez lui naturelle, et quant à sa production organique et quant à sa valeur expressive... Il serait absurde de regarder comme une découverte l'application que l'homme a faite de l'oeil à la vision, de l'oreille à l'audition; il ne l'est guère moins d'appeler invention l'emploi de la parole comme signe expressif... L'usage de l'articulation n'est donc pas plus le fruit de la réflexion que l'usage des différents organes du corps n'est le résultat de l'expérience... L'homme est naturellement parlant comme il est naturellement pensant.»