Ce fait de l'existence d'un certain nombre de familles primordiales de langues absolument irréductibles s'impose d'une manière forcée à tout linguiste sérieux. Proclamons-le, résolument, il n'y a pas moyen de s'y soustraire, et il faut savoir l'accepter comme le dernier terme où s'arrête la science.
Sous ce rapport, il est nécessaire de se tenir en garde contre certaines illusions qui restent encore dans beaucoup d'esprits et qui proviennent d'une sorte de malentendus, d'une intelligence imparfaite de la véritable nature de quelques débats encore ouverts entre les linguistes. Oui, la science n'a pas encore dit son dernier mot au sujet de la parenté primitive ou de la différence radicale de toutes les familles de langues. Il est à ce sujet des questions qui ne sont pas encore résolues. Il y aurait outrecuidance et témérité peu scientifique à prétendre condamner a priori les travaux, sagement limités à des questions précises et spéciales, qui peuvent avoir pour résultat de diminuer le nombre des entités irréductibles dans la classification des langues, d'établir une parenté et une origine commune entre certaines familles qui, aujourd'hui encore, paraissent foncièrement différentes. Les efforts tentés par de fort bons linguistes, et même de grands esprits, pour établir un lien de descendance d'une même souche entre les trois grandes familles des idiomes à flexions ou plutôt entre les langues sémitiques et 'hamitiques, d'une part, les langues aryennes, de l'autre, n'ont jusqu'à présent conduit à aucun résultat démonstratif et certain. Mais la continuation de tentatives mieux conduites dans cette voie n'a rien d'anti-scientifique; en réalité on ne peut tenir actuellement le problème comme résolu, ni dans le sens de la parenté, ni dans celui de l'irréductibilité. Il en est de même du problème du touranisme de Bunsen et de M. Max Müller, entendu dans le sens de la possibilité d'une parenté d'origine entre les idiomes altaïques et les idiomes dravidiens, de la parenté même qui leur relierait un certain nombre de dialectes parlés autour du Thibet, et qui par un autre côté touchent au thibétain monosyllabique, enfin de la possibilité, après avoir formé de tous ces groupes, actuellement irréductibles, une seule famille, d'y retrouver un rameau sorti très anciennement de la souche qui aurait aussi donné naissance aux langues sémitiques et aryennes. Sur tous ces points, le grand philologue d'Oxford, et ceux qui ont adopté ses idées, ne sont point parvenus jusqu'à présent à une démonstration scientifique suffisante et satisfaisante. Leur théorie reste une hypothèse ingénieuse et brillante, mais en faveur de laquelle il n'y a que certaines inductions, pas même de commencement de preuve positive et directe, et contre laquelle, en revanche, s'élèvent de très sérieuses objections. Elle ne peut cependant pas être absolument condamnée, et j'admets pour un instant qu'elle pourra un jour arriver à une démonstration formelle, ou tout au moins à une probabilité considérable. En sera-t-on venu pour cela à établir l'unité fondamentale des langues? Non certes; on aura retrouvé quelques parentés d'abord méconnues, diminué le nombre des individualités absolument distinctes de la linguistique. Mais à côté de l'unité que l'on aura ainsi substitué à quelques-unes de ces individualités, que jusqu'à nouvel ordre on n'est pas encore parvenu à rapprocher d'une façon acceptable, il restera toujours un bon nombre de groupes irréductibles, de types essentiellement distincts, qui défieront à jamais les efforts tentés pour les unifier.
En dehors donc des questions nettement délimitées que nous venons d'indiquer, et où la carrière reste ouverte aux efforts de la spéculation scientifique, sans que l'on puisse encore prévoir avec une probabilité sérieuse s'ils seront ou non couronnés de succès, toute recherche de l'unité primordiale de l'universalité des idiomes connus dans leur infinie variété, tout essai de reconstitution de la langue primitive unique de nos premiers pères, doit être banni de la science. Ce n'est et ne peut être qu'une fantaisie puérile et oiseuse. Quiconque prétend, en linguistique et en histoire, au titre de savant sérieux doit s'en abstenir, comme en mathématiques de chercher la solution de la quadrature du cercle. On peut philosopher sur le problème du langage primitif, l'aborder par les méthodes de l'analyse psychologique, se rendre même compte, par des inductions tirées de l'état le plus ancien des langues connues, de ce que devaient être quelques-uns des caractères généraux de ce langage primitif. Mais aller au delà, essayer de le reconstituer, d'en retrouver les racines dans celles des familles de langues qui nous sont connues, en ramenant ces racines à une unité, ce n'est plus affaire de la science linguistique. Elle n'a et n'aura jamais aucun moyen sérieux d'y parvenir, et elle doit s'arrêter où elle rencontre la limite de ses possibilités, où sa méthode et ses procédés deviennent impuissants en cessant de rencontrer des éléments solides sur lesquels opérer.
La pluralité d'un certain nombre de familles irréductibles de langues est dans l'état actuel sa conclusion dernière, le terme où elle s'arrête sans avoir le moyen de pousser plus loin, et suivant toutes les apparences il en sera toujours ainsi. Acceptons donc ce fait, qui ne marque, du reste, qu'une limite dans ce que la science peut atteindre et démontrer, mais qui ne porte pas atteinte à la nécessité philosophique d'un langage primitif unique, conséquence de l'unité de l'espèce humaine et de sa descendance d'un seul couple.
Il est, en effet, impossible à tout homme de bon sens et à tout observateur impartial de trouver nécessairement impliquée dans ce fait la conclusion que prétendent en tirer les linguistes polygénistes. L'existence de plusieurs familles irréductibles de langues n'emporte nullement, comme on l'a dit, la pluralité originelle des espèces humaines qui ont formé ces familles de langues.
Et d'abord l'irréductibilité qui existe pour la science peut parfaitement n'être ici qu'un résultat de l'insuffisance des éléments qu'elle possède, de la perte irréparable de quelques-uns de ceux dont la conservation aurait pu la conduire à un tout autre résultat. Il est, en effet, une chose incontestable pour toutes les écoles de linguistique, c'est que les langues sont essentiellement variables et périssables. Il en est une autre non moins possible à contester, c'est que nous ne connaissons pas et que nous ne connaîtrons jamais toutes les langues mortes, surtout celles de la période primitive et préhistorique. Or, s'il manque un certain nombre d'anneaux à la chaîne de la filiation des langues--et il est certain qu'il en manque beaucoup--il n'y a pas moyen de douter que des rapports qui ont jadis existé sont à tout jamais perdus pour nous. La science est dans son rôle quand elle constate qu'elle ne trouve aucune trace de ces rapports; elle en sortirait si on voulait lui faire dire qu'ils n'ont pas pu exister.
Sir John Lubbock a fait, sur l'origine probable des racines dans les différentes langues, des observations ingénieuses, aidées de rapprochements avec les idiomes des sauvages, dont la linguistique n'a, pendant bien longtemps, pas tenu assez de compte, observations qui ont une haute valeur et peuvent être tenues comme ayant fait faire un progrès sérieux à la question. Que l'on s'y reporte et l'on devra reconnaître que la majorité d'entre elles ne doivent pas être communes à toutes les familles de langues. Quiconque pense que le langage n'est pas un fait surnaturel et divin, mais qu'il est d'invention et de création humaine, ne peut qu'adopter sur ce point les conclusions du savant anglais. Or, pour peu que ces différences radicales soient nombreuses--et leur présence s'explique parfaitement dans la donnée de l'unité primordiale du langage à une époque à laquelle il ne nous est pas possible de remonter,--pour peu que ces différences radicales soient nombreuses, elles entraînent nécessairement l'irréductibilité, sans que celle-ci puisse être invoquée comme un argument contre la doctrine monogéniste.
Ce qu'implique seulement l'irréductibilité d'un certain nombre de groupes linguistiques, c'est ce qu'implique aussi la profonde différence des trois ou quatre grands types physiques de l'humanité, non la pluralité des espèces, mais la formation séparée des races sorties de l'unité primitive à une très grande distance dans le temps du commencement de l'histoire positive, c'est que, pour ce qui touche spécialement aux langues propres à ces races, la séparation a eu lieu dans un état de civilisation tout à fait rudimentaire et quand le langage en était encore à sa période toute première. Il n'est pas possible de la placer à un autre moment qu'à l'état monosyllabique et isolant, avant la naissance de toute grammaire. Mais ceci admis, le fait de la disparition du langage primordial et de toute trace de l'unité originelle qui a enfanté la diversité, devient tout simple et parfaitement naturel. La merveille invraisemblable serait qu'il en fût autrement. Aucune langue ne peut rester stationnaire; mais dans cette évolution perpétuelle, la partie conservative du langage, celle qui résiste le plus aux influences dissolvantes, est la grammaire. Pour les mots, ils changent et se renouvellent d'autant plus facilement que la langue est moins avancée. Et chez les peuples sauvages, où l'écriture n'a pas fixé les mots, ceux-ci se transforment avec une telle rapidité qu'on cite des missionnaires et des voyageurs qui sont allés deux fois, à une vingtaine d'années d'intervalle, chez une même peuplade et qui ne retrouvèrent au second voyage presque rien de la langue qu'ils avaient apprise au premier. M. Max Müller a groupé à cette égard un ensemble de faits et d'observations absolument probant, qui a une importance de premier ordre lorsque l'on veut se rendre compte du comment de la production d'une pluralité de types linguistiques irréductibles, dans la donnée de l'unité de l'espèce humaine.
Mais il importe de constater encore une fois ici, pour la formation des langues comme pour celle des races, que la conciliation entre les faits observés et la doctrine qu'imposent à la fois le dogme religieux et la philosophie spiritualiste, n'est naturelle, et même réellement possible, qu'avec la haute antiquité de l'homme et son progrès continu depuis un point de départ qui n'est autre que l'état de pur sauvage. Et cependant ces deux grands faits, qui résultent d'une façon si éclatante de l'archéologie préhistorique, il est encore un certain nombre d'esprits timides, parmi les croyants et les spiritualistes, qui s'effraient de leurs conséquences, faute de savoir bien les discerner, et qui se refusent même à les admettre, soit par une interprétation étroite et malentendue des textes bibliques, soit par pure paresse d'esprit, pour ne pas se donner la peine de secouer le joug de vieilles idées, pour ne pas dire de vieilles erreurs, dont ils ont pris l'habitude.
Pour nous, sur la question de l'unité du langage et de la diversité des langues, nous ne pouvons mieux faire que de nous approprier les paroles de M. Whitney, l'éminent linguiste américain, qui a mieux mis que personne en lumière l'impossibilité scientifique de la réduction et de l'identification des racines de toutes les familles de langues, comme des lois qui y ont présidé aux premières combinaisons de ces éléments simples et fondamentaux. «La linguistique ne peut se porter garant de la diversité des races humaines. Si nous admettons que les hommes ont créé les premiers éléments du langage, de même qu'ils en ont fait tous les développements subséquents, nous sommes forcés de convenir qu'une période de temps assez longue a dû s'écouler avant qu'ils aient pu se former une certaine somme de matériaux. Et pendant ce temps, la race, fût-elle unique, a pu se répandre et se diviser de façon que les germes primitifs de chaque langue aient été produits indépendamment dans les unes et dans les autres. Donc, l'incompétence de la linguistique, pour décider de l'unité ou de la diversité des races humaines, paraît être complétement et irrévocablement démontrée.»