Personne n'a soutenu avec plus d'énergie et d'habileté la doctrine polygéniste qu'Agassiz, et sur le terrain des caractères physiques des races et sur celui de leurs langues. Suivant lui, les hommes ont été créés par nations, et chacune de celles-ci a reçu, en même temps que tous ses traits physiques, son langage particulier, éclos ainsi de toutes pièces et aussi caractéristique que la voix d'une espèce animale. Il est bon de citer ici ses propres paroles, pour donner une idée des arguments de l'école dans son plus illustre représentant. «Qu'on suive sur une carte la distribution géographique des ours, des chats, des ruminants, des gallinacés ou de toute autre famille: on prouvera avec tout autant d'évidence que peuvent le faire pour les langages humains n'importe quelles recherches philologiques, que le grondement des ours du Kamtchatka est allié à celui des ours du Thibet, des Indes Orientales, des Îles de la Sonde, du Népaul, de Syrie, d'Europe, de Sibérie, des Montagnes Rocheuses et des Andes. Cependant tous ces ours sont considérés comme des espèces distinctes, n'ayant en aucune façon hérité de la voix les uns des autres. Les différentes races humaines ne l'ont pas fait davantage. Tout ce qui précède est encore vrai du caquetage des gallinacés, du cancanage des canards aussi bien que du chant des grives, qui toutes lancent leurs notes harmonieuses et gaies, chacune dans son dialecte, lequel n'est ni l'héritier ni le dérivé d'un autre, bien que toutes chantent en grivien. Que les philologues étudient ces faits et, s'ils ne sont pas aveugles à la signification des analogies dans la nature, ils en arriveront eux-mêmes à douter de la possibilité d'avoir confiance dans les arguments philologiques employés à prouver la dérivation génétique.»

«Agassiz est logique, et il pousse jusqu'au bout les conséquences de sa théorie, répond avec un suprême bon sens M. de Quatrefages. Mais il oublie un grand fait, que l'on peut opposer à lui et à tous ceux qui, de près ou de loin, se rattachent à cet ordre d'idées. Jamais une espèce animale n'a échangé sa voix contre celle d'une espèce voisine. L'ânon allaité par une jument ne désapprend pas à braire pour apprendre à hennir. Au contraire, chacun sait bien que le blanc le plus pur, placé dès son bas âge au milieu des Chinois ou des Australiens, ne parlera que leur langage, et que la réciproque est également vraie.»

Et ce fait capital n'est pas seulement individuel; il s'est étendu à des nations entières; il a dans l'histoire et dans l'ethnologie autant de développement que d'importance; il faut lui faire une place de premier ordre. C'est un point aujourd'hui mis en pleine lumière et qui a complétement dissipé l'illusion, née d'abord des premiers progrès de la linguistique, qui faisait de cette science la base de l'ethnologie et cherchait dans la langue le critérium infaillible de la race. Dans bien des cas il n'en est rien. L'usage de telle ou telle langue ne dépend pas si nécessairement de la race à laquelle appartient un peuple (ce qui serait pourtant fatal dans la théorie des linguistes polygénistes) qu'il mette le langage au-dessus des contingences historiques. Il y a, au contraire, des langues imposées par la conquête, le commerce ou le rayonnement de foyers intellectuels plus puissants. Un peuple a souvent oublié le langage de ses ancêtres pour prendre celui de ses maîtres ou de ses sujets. Les exemples abondent à cet égard. Les Juifs avaient cessé de parler hébreu 600 ans avant Jésus-Christ; la conquête, le voisinage leur avaient imposé un dialecte araméen. Les Francs ont cessé de parler leur langue germanique 300 ans après Clovis. Les Silures et Ligures celtisés des Îles Britanniques ont oublié leur langue primitive pour les langues gaëliques et kymriques, et plus tard pour l'anglais. Le grec et le latin se sont propagés chez toute nation, comme langues de la civilisation ou de la science; on a pu penser un temps qu'il en serait de même du français. Le russe est aujourd'hui la langue de millions d'hommes des races altaïque et mongolique. Ceci a même, dans le temps où l'on se fiait exclusivement aux indices linguistiques, fait croire à l'anéantissement de races ou de populations en réalité florissantes. C'est, par exemple, ce qui est arrivé pour les Canaries. Les descendants des Guanches ayant tous adopté l'espagnol, on a cru qu'il n'en existait plus, jusqu'au moment où Sabin Berthelot a démontré qu'ils forment en réalité le fond de la population dans tout cet archipel.

«C'est que, dit M. de Quatrefages, dont nous ne saurions mieux faire que d'emprunter encore les paroles, la voix animale est un caractère fondamental, tenant évidemment à la nature de l'être, susceptible de légères modifications, mais ne pouvant disparaître et se transmettant intégralement; c'est un caractère d'espèce. La langue humaine n'a rien de pareil. Elle est essentiellement variable et se modifie de génération en génération; elle se transforme, elle emprunte et elle perd; elle est remplacée par une autre; elle est manifestement sous la dépendance de l'intelligence et du milieu. On ne peut donc voir en elle qu'un caractère secondaire, un caractère de race.

«Au point de vue linguistique, l'attribut spécifique de l'homme n'est pas la langue spéciale qu'il emploie; c'est la faculté d'articulation, la parole, qui lui a permis de créer un premier langage et de le varier à l'infini, grâce à son intelligence et à sa volonté plus ou moins impressionnées par une foule de circonstances.» Et c'est ainsi qu'au-dessus de la diversité des langues nous retrouvons l'unité du langage, conséquence nécessaire de l'unité de l'espèce et de son origine.

«Maintenant, ajouterons-nous avec M. Whitney, prétendre pour expliquer la variété des langues que le pouvoir de s'exprimer a été virtuellement différent dans les différentes races; qu'une langue a contenu, dès l'origine et dans ses matériaux primitifs, un principe formatif qui ne se trouvait pas dans une autre; que les éléments employés pour un usage formel étaient formels par nature, et ainsi de suite, c'est de la pure mythologie.»

Le principal facteur de la formation différente et de l'évolution parallèle des différentes familles de langues, a été l'action libre des facultés intellectuelles de l'homme, se mouvant dans le cadre de l'évolution naturelle et logique du progrès de l'entendement humain. Mais là, comme toujours, la liberté n'a pas été absolue et illimitée; elle a été entravée et influencée par des causes internes ou externes à l'homme, que l'on peut rapporter à trois ordres, causes physiques, morales et historiques.

On sait en quoi consiste, au point de vue physique, la parole humaine. L'homme, à l'aide de son larynx, émet des sons que modifie le jeu des organes buccaux. Le souffle que produit l'effort volontaire de ses poumons, par suite des mouvements de la langue, des lèvres, des dents, résultant de la compression des parties molles et mobiles de la bouche contre les parois fixes qui l'entourent, donne naissance à des sons articulés, profondément distincts par leur nature, leur extrême variété, du cri des animaux, du chant des oiseaux. Chez certains mammifères il y a comme une ébauche d'articulation, labiale chez les ruminants, gutturale chez une partie des carnassiers, dentale chez les singes. Mais elle est toujours imparfaite et surtout absolument uniforme. La faculté de produire des articulations parfaitement nettes et infiniment variées, choisies et déterminées par sa volonté, de les nuancer délicatement, pour ne pas parler ici de leur groupement et de leur succession, calculée de manière à exprimer une suite logique d'idées, est l'apanage exclusif de l'homme. Seulement les variations physiques des races, produisant des modifications et des différences dans la construction des organes buccaux, modifie leur jeu et ses effets, la nature des sons articulés qu'ils sont aptes à produire. Chaque race, chaque subdivision ethnique et presque chaque nation, a des articulations qui lui sont propres, d'autres qui lui font défaut; d'un peuple à l'autre, les consonnes de même ordre éprouvent des altérations régulières et constantes, dont l'étude constitue dans la science du langage cette branche essentielle que l'on appelle la phonétique.

Il est facile de se rendre compte de ce qu'a pu être le rôle de ces différences d'articulation, produites par une nécessité organique à laquelle il est impossible de se soustraire, dans la période préhistorique du langage, alors qu'il en était encore à l'état monosyllabique et isolant. L'action seule de cette cause a suffi pour rendre alors absolument différent le langage dans deux races dont la constitution physique se modifiait d'une manière divergente sous l'effet de la diversité des influences de milieu. Nous en constatons même historiquement les effets dans les langues les plus avancées, dans celles dont la constitution paraît la plus solidement établie. Lorsqu'il se produit un de ces faits dont nous parlions tout à l'heure, d'adoption d'un idiome par un peuple auquel elle était originairement étrangère, la langue, en passant dans la bouche d'une race nouvelle, éprouve toujours une altération sensible dans sa prononciation. C'est ainsi que le latin, une fois introduit dans les Gaules et en Espagne, a subi dans chacun de ces deux pays des changements phonétiques particuliers, résultant des différences d'organisation physique des Celtes et des Ibères par rapport aux Latins, et par suite conformes à la phonétique des idiomes antérieurs de ces peuples, changements qui sont devenus le point de départ d'altérations dans les mots eux-mêmes. C'est ainsi que l'arabe, chez tous les peuples où le Qoran a répandu son usage, voit se modifier la prononciation de quelques-unes de ses lettres; et que la langue anglaise, qui a déjà subi sur le sol de la Grande-Bretagne de si profondes modifications historiques dans sa prononciation, tend à s'altérer phonétiquement encore davantage aux États-Unis.

L'intelligence humaine est une dans ses facultés et dans leur jeu logique, et c'est pour cela que les lois du développement du langage, sauf les arrêts de développement, ont été les mêmes dans toutes les races, malgré leur séparation. Mais de même que dans l'unité du type d'espèce de l'homme il y a des variétés de types de races et de types individuels, de même, dans l'unité intellectuelle de l'humanité il y a des différences d'aptitudes et de génie entre les races, les peuples et les individus. C'est là ce qui a produit, dans le cadre des mêmes lois générales de développement, les différences infinies dans la phraséologie et la syntaxe des langues, et aussi dans la formation indépendante de leur mécanisme grammatical. Ici encore il faut admettre une action singulièrement puissante de cette cause de diversité dans la période primordiale et préhistorique du langage, dans son passage de l'état monosyllabique isolant au premier stage de l'état grammatical, à l'agglutination. Il a suffi de la création séparée et indépendante des premiers rudiments de la grammaire dans chaque race, pour donner à leur développement naturel et logique une direction absolument divergente, et pour produire l'irréductibilité des familles de langues appartenant à ces différentes races.