L'action de cette cause morale et intellectuelle de modification, influencée dans cette dernière mesure par des différences physiques dans la constitution du cerveau, organe de communication entre les deux éléments, matériel et immatériel de l'homme, s'observe historiquement et jusque de nos jours, aussi bien que celle de l'altération phonétique. Toutes les langues modernes accentuent chaque jour davantage leur passage de l'état synthétique à l'état analytique. Le Français, par exemple, a gardé jusqu'au début du xive siècle de notre ère des cas de déclinaison, qu'il a perdus depuis lors. Un fait rentrant dans les mêmes causes, mais d'une nature différente, est celui des Anglo-Américains, qui non seulement altèrent d'une façon déjà sensible la prononciation de leur idiome anglo-saxon, mais y introduisent des tournures abrégées, standard phrases, rappelant le génie des langues des races indigènes de l'Amérique, dont on a vu plus haut qu'ils tendent à reprendre la constitution physique. De telle façon que l'on peut, dès à présent, prévoir avec certitude une époque où l'anglais et l'américain seront devenus deux idiomes différents. Voici encore un troisième fait, dû au même genre de causes, mais qui s'est produit dans des conditions différentes. Parmi les idiomes vivants de la famille aryenne, il en est trois qui ont en commun cette particularité d'avoir un article et de le suffixer au substantif, au lieu de le placer devant comme à l'ordinaire; ces langues appartiennent à trois subdivisions différentes de la famille, ce sont le roumain, du groupe néo-latin, le bulgare, du groupe slave, et le schkype ou albanais, qui doit former à lui seul le type d'un groupe à part. Mais ces trois idiomes occupent une aire géographique restreinte et continue. Il est donc clair qu'une même cause historique a agi sur tous trois dans cette aire géographique, malgré leur diversité d'origine. L'explication la plus probable est que la particularité grammaticale commune, qu'ils ont ainsi développée parallèlement, est le legs d'un idiome antérieur, parlé dans la région, sans doute celui de la race thraco-illyrienne, dont les Albanais paraissent les descendants directs, et dont le sang a laissé de nombreux restes sous les couches de populations nouvelles qui l'ont recouvert, latines en Roumanie, ougriennes et slaves en Bulgarie.

Cet exemple nous met en présence de l'action du troisième ordre de causes modificatrices des langues, les causes historiques. Ces causes ne produisent pas seulement les faits dont nous avons déjà parlé, d'abandon par un peuple de l'idiome propre de sa race pour adopter, sous des influences diverses, un idiome étranger. Très fréquemment on constate que les événements de l'histoire ont exercé une action décisive sur la marche des langues, que les faits extérieurs les ont détournées de ce qui aurait été sans cela leur cours naturel. L'anglais, par exemple, tel qu'il se parle aujourd'hui, est incontestablement fort différent de ce que fût devenu spontanément l'anglo-saxon sans la conquête normande.

«Si les langues, dit M. Maury, doivent déjà, en vertu de leur propre développement, passer par des organismes différents, elles sont encore plus exposées à l'altération quand elles manquent de monuments littéraires; alors elles se trouvent ravalées au point de n'être souvent que des jargons, et dans les bouches ignorantes qui les parlent, elles perdent parfois tout à fait leur caractère primitif. Leur grammaire vit encore longtemps; mais elle n'est plus qu'un cadre dans lequel des mots nouveaux viennent remplacer les anciens; et quand le vocabulaire est ainsi transformé, le cadre lui-même cède, et la grammaire disparaît ou se change notablement. Cela se produit surtout chez les idiomes qui n'ont point encore créé beaucoup de mots, dont la grammaire est assez simple pour pouvoir s'enrichir de formes que lui fournissent les grammaires étrangères. Il en est des langues comme des races; quand un ensemble de circonstances a engendré une race nouvelle, sous des influences physiques et morales déterminées, cette race déploie une puissance de conservation d'autant plus prononcée que la race a été en quelque sorte plus fortement coulée. Son moule se conserve alors longtemps, sans s'altérer. Les langues offrent, à des degrés divers, cette même vitalité, et suivant leur plus ou moins grande homogénéité, la roideur ou la flexibilité de leurs formes grammaticales, elles se perpétuent, sans subir des altérations bien notables, même placées dans des conditions nouvelles, ou elles s'altèrent rapidement.»

Les emprunts de vocabulaire se produisent toujours, et d'une manière inévitable, dans la vie historique des langues, jusque chez les idiomes qui ont la culture littéraire la plus développée et qui sont constitués le plus fortement pour la conservation. Tout contact d'une nature quelconque entre deux peuples, soit de même race, soit des races les plus opposées, donne forcément naissance à des emprunts de ce genre. Un peuple prend chez un autre les termes qui servent à exprimer les idées nouvelles dont il doit la révélation à cet autre peuple, ou bien les objets matériels qui lui étaient jusqu'alors inconnus. Il en prend aussi dans bien des cas, qui font double emploi avec les termes que possédait quelquefois son langage, et souvent alors c'est le mot d'emprunt qui finit par rester, chassant de l'usage le vieux terme national. Le caprice de la mode intervient ici fréquemment comme un élément de modification des langues. Chez les Égyptiens de la xviiie et de la xixe dynastie il a été de mode de sémitiser aux dépens de l'idiome égyptien; chez les Syriens des premiers siècles de l'ère chrétienne d'helléniser; chez les Allemands du siècle dernier de franciser. Depuis cinquante ans notre propre parler s'est encombré, par suite d'un caprice d'engouement du même genre, de mots anglais, dont une bonne moitié rendent des idées qui avaient déjà une excellente expression dans notre langue, et dont quelques-uns sont même d'anciens mots français qui reviennent altérés par des bouches étrangères.

Ces emprunts si multipliés de vocabulaire, avec les emprunts plus rares de grammaire ou les simples influences d'une langue sur l'autre dans sa grammaire, sa syntaxe et sa phraséologie, finissent par produire, dans le tableau général des langues connues, un entrecroisement de caractères analogue à celui que l'on observe entre les groupes humains, au point de vue de leur type et de leur constitution physique.

Au sujet des emprunts de vocabulaire, que les linguistes dédaignent trop souvent pour ne s'attacher qu'à l'étude de la morphologie grammaticale, il peut être utile de rappeler les curieux résultats auxquels Young fut conduit par le calcul des probabilités. Cet illustre savant, auquel les sciences historiques et philologiques n'étaient pas étrangères, mais qui a surtout acquis sa gloire dans les sciences physico-mathématiques, s'était demandé quel nombre de mots semblables, dans deux langues différentes, était nécessaire pour qu'on pût être autorisé à considérer ces mots comme ayant appartenu à la même langue. De ses calculs il résulte que la communauté d'un seul mot n'a aucune signification. Mais la probabilité d'une même origine a déjà trois contre un, quand il y a deux mots communs; plus de dix contre un, quand il y en a trois. Quand le nombre des mots communs est de six, la probabilité est de plus de dix-sept cents, et de près de cent mille, quand il est de huit. Il est donc presque certain que huit mots communs à deux langues différentes ont appartenu primitivement à un même langage, et lorsqu'ils sont isolés au milieu d'une langue à laquelle ils n'appartiennent pas naturellement, on doit les regarder comme importés. Ces conclusions du mathématicien anglais ont une importance très grande. L'histoire peut et doit même y trouver des indices de communications entre les peuples, qui échapperaient à ses autres moyens d'investigation.

Il faut enfin, dans les recherches sur la formation des langues et l'origine de leur mécanisme, ainsi que de leurs différences, tenir grand compte de ceci, qu'une langue, dans sa création, n'est pas une oeuvre individuelle, mais une oeuvre collective.

Une observation profondément ingénieuse de Jacob Grimm, sur les langues aryennes, peut mettre sur la trace de la part diverse que les individus, dans une même race et dans un même peuple, ont pu avoir, selon leur nature ou leur aptitude, dans la formation d'un langage. «Plus ces langues sont anciennes, dit M. Renan, résumant les idées du grand linguiste allemand, plus la distinction des flexions féminines et masculines y est marquée: rien ne le prouve mieux que le penchant, inexplicable pour nous, qui porta les peuples primitifs à supposer un sexe à tous les êtres, même inanimés. Une langue, formée de nos jours, supprimerait le genre en dehors des cas où il est question de l'homme et de la femme, et même alors on pourrait très bien s'en passer: l'anglais en est arrivé sous ce rapport au plus haut degré de simplification, et il est surprenant que le français, en abandonnant des mécanismes plus importants du latin, n'ait pas laissé tomber celui dont nous parlons. Jacob Grimm conclut de là que les femmes durent exercer dans la création du langage une action distincte de celle des hommes. La vie extérieure des femmes, que la civilisation tend à rapprocher de plus en plus de celle des hommes, en était à l'origine totalement séparée, et une réunion de femmes était très différente, sous le rapport intellectuel, d'une réunion d'hommes. De nos jours, le pronom et le verbe n'ayant conservé à la première personne, dans la plupart des langues, aucune trace de genre, le langage d'une femme ne diffère grammaticalement de celui d'un homme que par le genre des adjectifs et des participes qu'elle emploie en parlant d'elle-même. Mais à l'origine la différence dut être bien plus forte, ainsi que cela a lieu encore dans certains pays de l'Afrique. Pour que l'homme, en s'adressant à la femme ou en parlant de la femme, se soit cru obligé d'employer des flexions particulières, il faut que la femme ait commencé par avoir certaines flexions à son usage. Or, si la femme employa tout d'abord certaines flexions de préférence à d'autres, et provoqua ces flexions chez ceux qui lui parlaient, c'est qu'elles étaient plus conformes à ses habitudes de prononciation et aux sentiments que sa vue faisait naître. C'est ainsi que dans les drames hindous les hommes parlent sanscrit et les femmes prâcrit. Si l'a et l'i sont les voyelles caractéristiques du féminin, c'est sans doute parce que ces voyelles sont mieux accommodées que les sons virils o et ou à l'organe féminin. Un commentateur indien, expliquant le verset 10 du livre III de Manou, où il est commandé de donner aux femmes des noms agréables et qui ne signifient rien que de doux, recommande en particulier de faire en sorte que ces noms renferment beaucoup d'a. Cet exemple me paraît propre à faire comprendre comment, dans le travail complexe du langage, les divers instincts, et, si j'ose le dire, les diverses classes de l'humanité ont eu leur part d'influence.»

Remarquons, du reste, que l'observation sur laquelle nous venons de nous appuyer est spéciale à certaines familles de langues, car il en est d'autres, et en grand nombre, qui n'admettent pas la distinction des genres. Mais elles prêteraient à leur tour à des observations différentes, conduisant à une conclusion analogue.

§ 3.--CLASSIFICATION DES LANGUES.