Les trois états successifs du développement du langage, tels que nous les avons indiqués, ont fourni la base d'une classification naturelle des langues, réparties d'abord en trois grandes classes suivant celui de ces états où elles se sont fixées et immobilisées, puis dans chaque classe en familles et en groupes, d'après les affinités de racines et de structure grammaticale qui permettent de rattacher un certain nombre d'entre elles à une souche primitive commune.
D'après les données statistiques que l'on possède, les langues monosyllabiques et isolantes seraient aujourd'hui parlées par 449 millions d'hommes environ, les langues agglutinantes par 216 millions, et les langues à flexion par 537 millions. Ce dernier chiffre est dû à la propagation toujours croissante des idiomes européens, qui étendent leur domaine avec celui de la civilisation et s'imposent ainsi aux races les plus diverses.
Dans les langues monosyllabiques et isolantes, il n'existe encore que des mots simples, consistant dans un son rendu par une seule émission de la voix. Ce sont les racines, ayant à la fois le caractère de substantifs et de verbes; elles expriment la notion, l'idée, indépendamment de l'emploi du mot, et c'est la manière dont ce mot est mis en relation avec d'autres qui marque son rôle et son sens catégorique dans la phrase. De là l'expression d'état rhématique employée quelquefois pour indiquer ce stage primordial de développement du langage, qui ne connaît encore que le mot absolu, sans distinction de catégories grammaticales.
La grammaire de toute langue de cette classe n'est et ne peut être qu'une syntaxe. Le mot-racine est inflexible; en dépit de tout changement de position dans la phrase, il demeure invariable, toujours le même, et c'est uniquement la place qu'il occupe dans la phrase, dans la proposition logique, construite sur un type immuable, qui détermine sa valeur, sa qualité de sujet ou de régime, d'épithète ou de substantif, de verbe ou de nom, et ainsi de suite.
Le nombre des monosyllabes possibles à former par une seule émission de la voix est nécessairement fort restreint; la langue chinoise en admet 450. On trouve un moyen de multiplier les différences au moyen de l'accent, qui devient une sorte d'intonation chantante, appelée ton, qui permet à chaque syllabe de se faire entendre à l'oreille de plusieurs façons différentes. Ainsi, dans le chinois, la variation des tons porte à 1,203 le nombre des combinaisons syllabiques qui constituent le vocabulaire. Avec un fond aussi forcément restreint de matériel phonique, tout idiome monosyllabique, ne peut manquer de posséder une très grande quantité de mots homophones. Comme tous les mots de la langue se composent d'une seule syllabe, chaque syllabe dont l'organe est susceptible représente un certain nombre d'acceptions sans rapport les unes avec les autres. Une confusion presque inextricable résultant de ce fait ne peut être évitée qu'en recourant, pour distinguer les mots homophones, les acceptions diverses d'une même syllabe, à des moyens d'éclaircissement plus ou moins ingénieux ou naïfs.
C'est ainsi que l'on place après un mot, pour en déterminer le sens, un autre mot, dont une des acceptions coïncide avec celle dans laquelle on veut prendre le premier. Exemple: en chinois, tao est susceptible de signifier: «ravir, atteindre, couvrir, drapeau, froment, mener, chemin;» lu de vouloir dire: «détourner, véhicule, pierre précieuse, rosée, forger, chemin.» L'un ou l'autre de ces deux mots, employé isolément, laisserait l'esprit indécis entre un grand nombre de significations absolument différentes. On précise le sens de «chemin» par l'emploi de la locution pléonastique tao lu, qui accumule deux synonymes s'expliquant l'un par l'autre. D'autres associations, toutes pareilles, ont pour but de rendre une idée qu'un mot simple n'exprimait pas; ainsi fu est «père,» mu «mère» et fu mu «parents;» yuan est «éloigné,» kin «près» et yuan kin «distance.» Il n'y a pas là formation d'un composé polysyllabique, car les deux mots se juxtaposent et ne se lient pas; ils restent indépendants et conservent leur tonalité, sans qu'un des deux, à ce point de vue, se subordonne à l'autre.
Le genre d'un mot ne peut être déterminé qu'à l'aide d'un second terme, rapproché de la même façon. En chinois l'on emploie pour cet objet nan «mâle,» et niu «femelle;» ainsi l'on a nan tse pour dire «fils» et niu tse pour «fille.» La plupart des relations grammaticales qu'expriment dans les autres langues les cas de déclinaison, les temps, les modes et les personnes verbales, quand la position du mot dans la phrase ne suffit pas à les déterminer assez clairement, sont marquées par l'accession de mots, qui sont par eux-mêmes des racines prédicatives ayant un sens propre comme les mots qu'ils viennent déterminer, mais qui, dans ce cas, jouent le rôle de simples auxiliaires grammaticaux. C'est ce que, dans la syntaxe chinoise, on appelle les «mots vides,» par opposition aux «mots pleins,» c'est-à-dire aux racines dont la signification reste dans toute sa plénitude et son indépendance, aux mots que nos traductions rendent par des noms ou des verbes.
La plupart des langages de la race jaune et des populations qui, dans l'Asie transgangétique, paraissent issues d'un métissage des types jaune et noir, se sont arrêtées à cet état de développement monosyllabique, isolant et rhématique. Le chinois antique nous en offre un spécimen d'une pureté complète.
Les principaux idiomes de cette classe sont:
Le chinois avec ses différents dialectes;