Nous rendrons ceci plus clair au moyen de quelques exemples pris au turc. Le radical sev y exprime l'idée générale et abstraite d'«aimer» sans distinction de catégorie nominale ou verbale; sev-gu et sev-i sont le substantif «amour,» sev-mek l'infinitif verbal «aimer,» sev-er le participe «aimant.» Du participe se dérivent la conjugaison personnelle et les temps du verbe; nous avons ainsi, au présent, sev-er-im «j'aime,» mot à mot «aim+ant+moi,» sev-er-ler «ils aiment,» mot à mot «aim+ant+eux,» et à l'imparfait sev-er-di-m «j'aimais,» sev-er-di-ler, «ils aimaient.» Maintenant, par l'addition d'une suite de particules postposées, on obtient toute une série de verbes dérivés ou plutôt de voix verbales où l'idée est modifiée de diverses manières. Par exemple:
sev-mek, «aimer,»
sev-dir-mek, «faire aimer,»
sev-isch-mek, «s'aimer réciproquement,»
sev-il-mek, «être aimé,»
sev-me-mek, «ne pas aimer.»
Toutes ces particules formatives agglutinées les unes à la suite des autres, avec quelques analogues, se combinent entre elles de 24 façons différentes, de telle sorte qu'on en arrive jusqu'à des formes comme sev-isch-dir-il-me-mek «ne pas être amené à s'aimer l'un l'autre;» et ces formes éminemment complexes se conjuguent à leur tour comme le verbe simple: sev-isch-dir-il-me-r-ler, «ils ne sont pas amenés à s'aimer l'un l'autre;» sev-isch-dir-il-me-r-di-ler, «ils n'étaient pas amenés à s'aimer l'un l'autre.» La déclinaison des noms suit le même système: sev-gu «amour,» sev-gu-nin «de l'amour,» sev-gu-ler «les amours,» sev-gu-ler-in «des amours,» sev-gu-m «mon amour,» sev-gu-m-un «de mon amour,» sev-gu-ler-im «mes amours,» sev-gu-ler-im-in «de mes amours.»
Les langues agglutinantes sont très nombreuses, infiniment variées, et parlées par des peuples de toutes les races de l'humanité. On doit distinguer dans cette classe, pour l'ancien hémisphère seul, 18 familles irréductibles dans l'état actuel de la science, mais entre quelques-unes desquelles on peut espérer voir un jour établir sur des bases sérieuses un rapprochement, déjà tenté par certains linguistes:
1° Les langues ougro-japonaises ou altaïques.
2° Les langues dravidiennes de l'Inde méridionale. Nous reviendrons un peu plus loin avec quelques détails sur ces deux importantes familles, à cause de leur affinité avec certains idiomes antiques de peuples compris dans le cercle général de cette histoire, et qui y tiennent même une place de premier ordre.