De ces quatre idiomes, le proto-médique est le seul dont on connaisse le système grammatical d'une manière un peu complète; il a été définitivement élucidé par les récents travaux de M. Oppert. Sa structure offre une très frappante analogie avec celle des langues turques et se montre aussi régulière. Le langage est ici parvenu juste au même degré de développement de l'agglutination.
L'idiome accadien ou sumérien, car les savants varient au sujet de l'application, de l'un ou de l'autre de ces noms, et il serait peut-être plus exact de l'appeler suméro-accadien, forme à lui seul la seconde division de la famille ou groupe chaldéen; on entrevoit, du reste, des variations dialectiques dans les textes qui en sont parvenus jusqu'à nous. C'est la langue du vieil élément non-sémitique de la population de la Babylonie et de la Chaldée. L'accadien ou suméro-accadien est un langage qui s'est fixé de très bonne heure, que l'adoption de l'écriture dès une très haute antiquité a comme cristallisé, de même que le chinois, à un état de grammaire remarquablement primitif, dans le premier stage de l'agglutination, quand il conservait encore de nombreuses traces de l'état isolant et rhématique. Les radicaux monosyllabiques y restent très nombreux, et une grande partie de ceux qui se présentent avec une forme dissyllabique ou polysyllabique se laissent clairement reconnaître comme des composés de monosyllabes agglomérés. Nulle distinction de radicaux verbaux et nominaux; les mots fondamentaux sont susceptibles d'exprimer indifféremment ces deux formes de l'idée, et ils ne se déterminent dans telle ou telle catégorie du langage que par la déclinaison ou la conjugaison. Les suffixes des cas de déclinaison sont des radicaux attributifs, qui restent parallèlement en usage dans les textes avec leur signification propre. Le verbe développe de nombreuses voix dérivées par l'addition de particules monosyllabiques ou dissyllabiques, qui sont aussi des radicaux attributifs. Ce qui est particulier au suméro-accadien parmi toutes les langues connues et qui peut être considéré comme la marque certaine d'un état singulièrement ancien de grammaire, ce qui le caractérise comme une langue figée par l'écriture à une période encore imparfaite de sa formation morphologique, c'est l'incertitude du mode d'agglutination au radical de ces particules formatives des voix ainsi que des pronoms sujets et régimes constituant la conjugaison. Celle-ci peut être, en effet, indifféremment prépositive ou postpositive. Cependant la conjugaison par voie de préfixation des pronoms et des particules formatives est la plus habituellement employée.
En même temps que sa grammaire est restée à cet état primitif et imparfait, l'accadien ou suméro-accadien nous apparaît, dans les textes assez nombreux que nous en possédons, comme une langue déjà vieille, qui dans un long usage a subi d'une manière profonde l'action de tendances à l'altération phonétique. Ainsi ses mots radicaux, quand ils se montrent isolément et à l'état absolu, sans être munis de suffixes, offrent presque toujours une usure qui en a effacé la partie finale, la dernière consonne, quand ils étaient dissyllabiques ou se terminant par une consonne. C'est seulement suivis d'un suffixe qu'ils reprennent leur forme complète, le suffixe ayant ici un rôle conservateur et nécessitant la réapparition de l'articulation qui se corrode et disparaît dans l'état absolu.
Cet idiome est soumis à une loi d'harmonie vocalique incontestable, bien qu'imparfaite, qui le rapproche d'une façon marquée des langues de la famille altaïque.
Morphologiquement, les deux groupes des langues auxquelles nous réservons ainsi spécialement le nom de touraniennes, offrent une analogie étroite avec les langues altaïques et les langues dravidiennes. Ceci coïncide avec le fait que l'aire géographique dans laquelle nous en constatons l'usage aux siècles de l'antiquité touchait d'un côté, au nord, vers la Caspienne, au domaine des idiomes altaïques, et de l'autre côté, au sud, par la Susiane, au domaine des langues dravidiennes, qui s'étendaient à cette époque reculée sur le littoral gédrosien et carmanien de la mer d'Oman. Mais de cette analogie de structure et de mécanisme peut-on conclure à une parenté réelle, impliquant une commune origine? Cette parenté existe-t-elle seulement avec l'une ou avec l'autre des deux familles à l'égard de qui il y a analogie? ou bien doit-on l'admettre avec les deux, de telle façon que les langues touraniennes formeraient le chaînon entre les altaïques et les dravidiennes, de même que leur habitat géographique était intermédiaire? Ce sont là autant de questions qui sont aujourd'hui posées, mais non résolues. La science linguistique est amenée à en aborder dès à présent l'examen, et le sera de plus en plus à mesure que la connaissance de ces idiomes, en progressant, mettra plus d'éléments à sa disposition. Mais ce que l'on peut déjà dire, c'est que la comparaison des langues touraniennes anciennes avec les langues altaïques, d'une part, et les dravidiennes, de l'autre, est nécessaire et scientifiquement justifiée, à condition qu'on y procède avec une sage méthode. Elle est, du reste, tout spécialement délicate et difficile, puisqu'on est obligé d'y mettre en parallèle des idiomes dont les monuments les plus récents datent de plusieurs siècles avant notre ère, et d'autres que l'on ne connaît que sous leur forme contemporaine ou dont, tout au plus, on n'a pas de texte remontant de plus de 5 ou 600 ans avant le siècle actuel; des idiomes entre lesquels existe, par conséquent, un énorme hiatus dans le temps. Ce serait à faire croire, au premier abord, que toute comparaison est impossible, si l'on ne constatait pas, pour celles des langues altaïques et dravidiennes dont on possède des monuments vieux de plusieurs siècles, qu'elles n'ont presque subi aucun changement sensible pendant cette période de temps, et qu'elles sont donc douées d'un privilège d'immobilité tout à fait à part, que l'on ne rencontre au même degré que chez les langues sémitiques ou syro-arabes. Et cette immobilité presque absolue est encore attestée par leur structure même, où se lit la certitude de leur fixation, presque absolument à l'état où nous les voyons encore aujourd'hui, dès une date assez reculée pour être tenue comme contemporaine des monuments, venus jusqu'à nous, des antiques langues agglutinantes de la Médie, de la Susiane et de la Chaldée.
Jusqu'à présent on a tenté de pousser aussi loin que le permettait l'état des connaissances les rapprochements entre ces langues touraniennes et les langues altaïques. On a pu constater ainsi, non seulement de frappantes similitudes dans la morphologie grammaticale, mais la communauté des pronoms et d'un certain nombre de racines. Mais en même temps on s'est heurté à des divergences d'une incontestable gravité, surtout en ce qui touche au mécanisme du verbe suméro-accadien. On ne saurait donc encore prononcer de conclusions définitives et formelles au sujet de la question de parenté. Toute conclusion de ce genre sera d'ailleurs prématurée, tant qu'on n'aura pas également abordé la voie des comparaisons avec les langues dravidiennes. Et sous ce rapport rien n'a encore été fait. On n'a que l'assertion de M. Caldwell, qui affirme avoir relevé des affinités considérables entre le proto-médique et les idiomes objets de ses constantes études, mais sans en fournir de preuves suffisantes.
Ici donc nous nous trouvons une fois de plus en présence d'un problème ouvert, mais non tranché jusqu'à ce jour, et qui ne le sera pas d'ici à longtemps. Mais--je reviens encore sur ce point pour bien préciser ma pensée, de telle façon que le lecteur et la critique ne puissent pas s'y méprendre--toutes les fois que j'emploierai dans cet ouvrage l'expression de langues touraniennes, ce sera pour désigner spécialement et exclusivement ces langues agglutinantes de la portion orientale de l'Asie antérieure, de même que sous le nom de Touraniens j'entendrai uniquement les peuples qui les parlaient. Et en agissant ainsi je ne prétendrai pas préjuger, au delà d'une simple probabilité, la question de leur parenté d'origine avec les Altaïques ou les Dravidiens, non plus que je ne prendrai parti pour ou contre la théorie touranienne de MM. Bunsen et Max Müller.
§ 5.--LES LANGUES 'HAMITIQUES
Abordons maintenant la classe des langues à flexions, dont nous avons indiqué déjà plus haut les caractères généraux et la division en trois grandes familles.
En les classant par ordre de l'ancienneté de leurs formes, en commençant par celle dont le système grammatical est resté le plus rudimentaire et le moins développé, le premier rang doit, sans aucune contestation possible, appartenir à la famille des idiomes 'hamitiques ou égypto-berbères.