La plupart des radicaux des langues altaïques sont dissyllabiques et portent l'accent sur la première syllabe. Mais sous ce dissyllabisme on retrouve avec certitude un monosyllabisme primordial des racines.

Toutes les langues agglutinantes, même celles entre lesquelles il est impossible de supposer une parenté, présentent un même mode de formation grammaticale, qui caractérise un stage particulier dans le développement intellectuel de l'humanité et dans celui de son langage. Mais l'affinité morphologique, la parité de mécanisme est surtout étroite entre les deux familles dravidienne et altaïque. Elles ont aussi en commun, sinon l'harmonie vocalique formelle, qui n'est soumise à des règles fixes et constantes que dans la seconde, du moins une tendance générale à l'harmonisation euphonique de la vocalisation, avec une tendance non moins marquée à éviter les rencontres de deux consonnes, et à terminer toujours le mot fondamental ou radical par une voyelle. Il est donc bien difficile de ne pas les grouper ensemble dans une section particulière de la grande classe d'idiomes à laquelle elles appartiennent. Mais le lien incontestable qui les unit est-il celui d'une simple analogie résultant de la conformité des procédés de l'esprit humain dans les différentes races de notre espèce, ou bien celui d'une parenté réelle, qui permette de les faire découler d'une commune origine, possible à restituer par la science? C'est là une question qui, ainsi que nous l'avons déjà dit, reste pendante, sans que l'on puisse encore prévoir dans quel sens le progrès des études la résoudra définitivement. La théorie touranienne, à laquelle M. Max Müller a attaché son nom, et que le grand linguiste d'Oxford persiste à maintenir, en dépit des dénégations d'un poids si considérable qu'elle a rencontrées de la part de Pott, de Schleicher et de M. Whitney, la théorie touranienne admet la parenté formelle et la communauté d'origine. Mais elle n'est pas parvenue jusqu'à présent à la démontrer, à rapprocher d'une manière scientifiquement acceptable les éléments qui constituent le fonds même des deux familles en question. À plus forte raison la démonstration n'est-elle pas faite dans le sens de ceux qui, outrant la théorie en question, vont jusqu'à vouloir rattacher à une même souche, sous le nom de langues touraniennes, non seulement les idiomes dravidiens et altaïques, mais ceux des familles malayo-polynésienne et caucasienne, et aussi le basque. À mesure que l'on élargit ainsi la donnée du touranisme, on la rend plus invraisemblable, plus difficile à accepter à une sévère critique. Elle échappe au domaine des réalités positives de la science pour passer dans celui des hypothèses, ingénieuses peut-être mais indémontrables. Le problème est plus sérieusement posé quand il se restreint à la parenté ou à la simple analogie des langues dravidiennes et altaïques entre elles, puis de leur parenté commune ou de la parenté de chacune de ces familles séparément avec le thibétain, qui prête à certains rapprochements dignes d'attention avec elles, bien que demeuré à l'état monosyllabique et n'étant pas encore entré dans le stage de l'agglutination. Ici la thèse affirmative n'est aucunement prouvée, car il ne suffit pas d'une similitude morphologique pour établir la parenté réelle de deux langues, et dans l'état actuel des études le matériel phonique des idiomes dravidiens et altaïques, et leurs racines, demeurent irréductibles. Mais d'un autre côté, on ne saurait non plus écarter cette thèse par une dédaigneuse fin de recevoir et tenir son impossibilité pour prouvée; car elle a, au contraire, en sa faveur des présomptions d'une certaine valeur, et il faut nécessairement attacher une importance considérable à l'opinion de l'auteur de la Grammaire comparative des langues dravidiennes, de M. Caldwell, universellement reconnu pour le premier des dravidistes de l'Europe, lequel adopte énergiquement la théorie touranienne, limitée à ces données raisonnables. Le seul parti sage est donc de s'abstenir de porter un jugement dans cette question, qui reste indécise, et de se borner à enregistrer les deux théories de la parenté et de la distinction radicale comme ayant toutes deux un caractère scientifique et des raisons sérieuses pour les appliquer. Lorsque les maîtres de la linguistique sont en désaccord, ce n'est pas dans un ouvrage comme celui-ci que l'on peut prendre parti et prétendre trancher le débat.

Suivant M. Maury, les vues de M. Max Müller sur l'existence d'un vaste ensemble de langues touraniennes, apparentées par une communauté d'origine quoique divisées en familles profondément différentes, seraient «corroborées par les recherches d'un ethnologiste éminent, M. H.-B. Hodgson, sur les langues horsok, parlées par les tribus nomades du Thibet septentrional, les langues si-fan, parlées par les populations appelées Sokpa, répandues au nord-est du Thibet, dans le Koko-noor, le Tangout, et d'autres qui s'avancent jusque sur les frontières de la Chine, les Amdo, les Thochu, les Gyarung et les Manyak, tous idiomes confinant à la fois aux langues indo-chinoises, thibétaines, dravidiennes, ougro-japonaises et caucasiennes, et pouvant être regardés comme établissant le passage entre ces diverses familles linguistiques. L'étude de leurs grammaires y a fait même découvrir des affinités avec les langues tagales (de la famille malayo-polynésienne). Le gyarung notamment, dont le verbe a conservé les formes les plus archaïques, donne une main aux langues de l'Archipel indien et l'autre aux langues du Caucase; il se lie au thakpa, au manyak et par suite à toute la formation linguistique du sûd-est; par le thochu, le horpa, le sokpa, il pousse une pointe, à travers le Kouen-lun, jusque dans le domaine des langues ougro-sibériennes. M. Hodgson a signalé dans le gyarung une tendance harmonique et un système analogue à celui des postpositions qui caractérise toute la famille ougro-japonaise. D'autre part, le sokpa tient au mongol par l'eulet, et le horpa se rapproche du turc.»

Ici encore nous enregistrons sans nous prononcer. Nous nous bornerons à remarquer que ces observations, dont il faut tenir un compte très sérieux, ne portent cependant jusqu'ici que sur des analogies morphologiques, mais non sur la question essentielle de la comparaison des racines et de leur réductibilité.

Des éléments nouveaux et d'une grande importance seront très probablement introduits dans le débat de ce grand problème linguistique par une connaissance, plus approfondie qu'elle ne peut l'être aujourd'hui, des langues auxquelles nous restreignons dans ce livre l'appellation de touraniennes, faute d'une meilleure désignation à leur appliquer. Ce sont les idiomes nettement agglutinants, morts depuis des siècles, qui se parlaient au temps de la haute antiquité dans la région à l'est de la Mésopotamie, c'est-à-dire dans la Médie et la Susiane, et aussi dans la Babylonie et la Chaldée, concurremment avec l'assyrien de la famille sémitique. Ces idiomes, dont la connaissance est encore imparfaite, mais dont les principaux caractères grammaticaux sont déjà sûrement établis, nous ont été révélés par le déchiffrement des inscriptions cunéiformes anariennes, dont une partie est rédigée dans l'un ou dans l'autre. Ils constituent une famille parfaitement définie, dont l'unité est assurée par une communauté de racines qui se discerne déjà clairement, et par une analogie sensible dans la morphologie. Mais cette famille se subdivise à son tour en deux groupes qui ne sont point parvenus au même degré de développement grammatical, qui sont l'un envers l'autre dans une position très semblable à la position réciproque des langues turques et tongouses dans la famille altaïque.

Le premier est le groupe médo-susien, dont nous connaissons déjà quatre idiomes, assez étroitement apparentés entre eux pour que l'on puisse hésiter sur la question de savoir si on ne devrait pas les définir comme quatre dialectes d'une même langue:

Le proto-médique, langage de la population anté-aryenne de la Médie, qui se maintint dans l'usage même après la conquête du pays par les Iraniens, et qui fut mis au nombre des langues officielles de la chancellerie des rois de Perse de la dynastie des Achéménides, admis même à tenir le second rang dans leurs inscriptions cunéiformes trilingues;

Le susien, dont l'étude est moins avancée, idiome des vieilles inscriptions indigènes de Suse et de son voisinage; on en possède quelques monuments d'une antiquité très reculée; mais la plupart de ceux qui ont été recueillis jusqu'ici appartiennent aux viiie et viie siècles avant l'ère chrétienne;

L'amardien, dialecte très rapproché du susien, dans lequel sont conçues les inscriptions cunéiformes de Mal-Amir;

Le kasschite ou cissien, langage du peuple de ce nom qui fournit, près de vingt siècles avant notre ère, une dynastie royale assez longue à la Babylonie; nous ne connaissons de cette langue, encore apparentée de fort près au susien, que d'assez nombreux noms propres; une tablette cunéiforme du Musée Britannique en contient une liste, dans laquelle ils sont accompagnés de leur traduction en assyrien.