«La langue actuelle des Albanais ou Schkypétars, dit encore le même savant, quoique aujourd'hui singulièrement pénétrée de mots grecs et slaves, a été regardée par plusieurs comme un des dérivés les moins altérés de l'idiome pélasge... Il est à noter que plusieurs de ses formes se rapprochent plus du sanscrit que du grec; la déclinaison de l'adjectif, par exemple, est déterminée par un appendice pronominal, qui s'observe dans les langues slaves. La conjugaison du verbe se distingue tout à fait de celle du grec, et dénote un système de flexions moins développé. Les Albanais, qui se sont beaucoup croisés avec les Slaves, pourraient fort bien descendre des anciens Lélèges, peuple des côtes de l'Asie Mineure et de l'archipel grec, lié de près aux Pélasges. M. Otto Blau a signalé des analogies entre leur idiome, qui se rapproche du dialecte éolien, et celui des inscriptions lyciennes. La disposition que les Schkypétars donnent à leur chevelure rappelle celle qu'Homère attribue aux Abantes, petit peuple lélège de l'Attique, et qu'on retrouve aussi dans les figures des bas-reliefs lyciens.»

Ce qui est plus positif, et ce qu'ont surtout contribué à mettre en lumière les travaux de M. de Simone, de Lecce, et de M. Alfred Maury lui-même, c'est la parenté qu'offre avec l'albanais l'idiome des inscriptions messapiennes, c'est-à-dire celui dont se servaient les Dauniens, Apuliens, Messapiens et Japyges, peuples d'origine illyrienne qui habitaient l'extrémité sud-est de l'Italie, le long de la mer Adriatique. Il y a certainement dans ces inscriptions la forme antique d'un type de langues dont l'albanais ou schkype est une forme moderne. Ceci vient confirmer la théorie historiquement la plus vraisemblable qui ait été émise au sujet de ce dernier idiome, celle que M. von Hahn a soutenue avec beaucoup de science, et qui consiste à y voir le dernier débris, plus ou moins altéré par l'effet du temps et par des influences étrangères, des langues autrefois propres aux peuples thraco-illyriens. Il est vraisemblable que l'on devra en faire un groupe spécial, qui viendra se classer entre le groupe pélasgique ou greco-italique et les idiomes de la division indo-iranienne.

Pendant la période qui s'écoula de l'établissement du christianisme à la conquête musulmane, le grec subit un léger travail de transformation qui lui enleva quelque peu de son organisme synthétique et simplifia plusieurs de ses formes grammaticales. Le grec moderne ou romaïque sortit de ce travail, et, tout en gardant comme le squelette de son organisme primitif, il en expulsa ce qui tendait encore à lui conserver un caractère synthétique. Mais tous ces changements se réduirent en somme à peu de chose; ils n'excèdent pas ce que l'effet du temps produit toujours dans l'intérieur d'une langue qui reste elle-même. C'est bien le grec qui continue à vivre encore aujourd'hui; ce n'est pas un idiome nouveau qui en est sorti.

La décomposition du latin a été tout autre; elle a produit des transformations si profondes qu'elles ont enfanté tout un groupe de langues nouvelles, que l'on désigne sous le nom commun de néo-latines ou romanes: le portugais, l'espagnol; le français; le provençal; l'italien; le ladin ou roumanche, restreint dans les Grisons et le Frioul; enfin le roumain ou moldo-valaque.

«Quand le latin, dit M. Littré, eut définitivement effacé les idiomes indigènes de l'Italie, de l'Espagne et de la Gaule, la langue littéraire devint une pour ces trois grands pays, mais le parler vulgaire (j'entends le parler latin, puisqu'il n'en restait guère d'autre) y fut respectivement différent. Du moins c'est ce que témoignent les langues romanes par leur seule existence; si le latin n'avait pas été parlé dans chaque pays d'une façon particulière, les idiomes sortis de ce parler latin que j'appellerai ici régional, n'auraient pas des caractères distinctifs, et ils se confondraient. Mais ces Italiens, ces Espagnols et ces Gaulois, conduits par le concours des circonstances à parler tous latin, le parlaient chacun avec un mode d'articulation et d'euphonie qui leur était propre.... Ces grandes localités qu'on nomme Italie, Espagne, Provence et France, mirent leur empreinte sur la langue, comme la mirent les localités plus petites qu'on nomme provinces. Et la diversité eut sa règle qui ne lui permit pas les écarts. Cette règle est dans la situation géographique, qui implique des différences essentielles et caractéristiques entre les populations. Le français, le plus éloigné du centre du latin, fut celui qui l'altéra le plus; je parle uniquement de la forme, car le fond latin est aussi pur dans le français que dans les autres idiomes. Le provençal, que la haute barrière des Alpes place dans le régime gaulois du ciel et de la terre, mais qui les longe, est intermédiaire, plus près de la forme latine que le français, un peu moins près que l'espagnol. Celui-ci, qui borde la Méditerranée et que son ciel et sa terre rapprochent tant de l'Italie, s'en rapproche aussi par la langue. Enfin l'italien, comme placé au centre même de la latinité, la reproduit avec le moins d'altération. Il y a dans cette théorie de la formation romane une contre-épreuve, qui, comme toutes les autres épreuves, est décisive. En effet, si telle n'était la loi qui préside à la répartition géographique des langues romanes, on remarquerait çà et là des interruptions du type propre à chaque région, par exemple, des apparitions de type propre à une autre. Ainsi, dans le domaine français, au fond de la Neustrie ou de la Picardie, on rencontrerait des formations ou provençales, ou italiennes, ou espagnoles; au fond de l'Espagne on rencontrerait des formations françaises, provençales, ou italiennes; au fond de l'Italie, on rencontrerait des formations espagnoles, provençales ou françaises. Il n'en est rien; le type régional, une fois commencé, ne subit plus aucune déviation, aucun retour vers les types d'une autre région; tout s'y suit régulièrement selon les influences locales, qu'on nommera diminutives en les comparant aux influences de région.»

Les langues celtiques, aujourd'hui restreintes dans un petit nombre de cantons de la France et des Îles Britanniques, sont de toutes les langues indo-européennes les plus éloignées du berceau primitif dans la direction de l'ouest; ce sont aussi les plus altérées. Ces idiomes rappellent sans doute la grammaire sanscrite, mais n'offrent plus avec elle qu'une ressemblance générale. En suivant les lois de la permutation régulière des consonnes, on parvient à remonter du vocabulaire des langues celtiques à celui de l'aryaque et du sanscrit; mais les formes grammaticales ont été tellement altérées, qu'il est souvent difficile de les rattacher, au moins directement, aux types habituels de la famille indo-européenne.

Le gaulois a disparu, supplanté par le latin; il n'en subsiste qu'un petit nombre d'inscriptions, encore imparfaitement expliquées. Elles prouvent, du moins, dès à présent que, contrairement à ce que l'on a pensé d'abord, c'est à peine si une différence dialectique séparait le parler des Bretons et des Celtes. On classe les idiomes celtiques encore vivants en deux groupes, kymrique ou breton et gallique ou gaélique. Le premier comprend le kymrique proprement dit ou gallois, langage du pays de Galles, le cornique, demeuré en usage jusqu'au siècle dernier en Angleterre, dans le comté de Cornouailles, enfin l'armoricain ou breton, d'un usage général dans nos départements des Côtes-du-Nord, du Finistère, du Morbihan et dans une partie de la Loire-Inférieure. Au second appartiennent l'irlandais, celui de tous ces idiomes qui a conservé les formes les plus archaïques, le gaélique proprement dit ou langue erse, parlé dans la Haute-Écosse, enfin le manx ou dialecte de l'île de Man.

«Le vaste groupe des langues germaniques, qui a repoussé peu à peu les langues slaves, dit M. Maury, embrasse aujourd'hui un grand nombre d'idiomes, lesquels ont succédé eux-mêmes à d'autres du même groupe et dont nous avons conservé quelques monuments. Toutes ces langues se distinguent par des caractères communs qui découlent eux-mêmes de la grammaire aryaque, dont ils ne sont que des altérations régulières. Un des plus célèbres philologues de l'Allemagne, qui est devenu par ses travaux comme le législateur de la grammaire comparée des langues germaniques, Jacob Grimm, a distingué quatre caractères fondamentaux dans ce groupe. C'est d'abord la propriété qu'a la voyelle de s'adoucir en se prononçant pour indiquer une modification dans la signification ou l'emploi du mot. C'est ensuite la transformation d'une consonne en une consonne de la même classe, plus douce, plus forte ou aspirée. C'est en troisième lieu l'existence de conjugaisons fortes et faibles, c'est-à-dire de conjugaisons dans lesquelles la voyelle radicale change d'après certaines lois, et de conjugaisons dans lesquelles elle demeure invariable.»

Les langues germaniques forment deux rameaux, gothique et allemand. Nous ne connaissons l'ancien gothique que par un petit nombre de monuments écrits, parmi lesquels il faut placer en première ligne les fragments de la version de la Bible faite par l'évêque Vulfila (l'Ulphilas des écrivains grecs) au ive siècle. Au même rameau appartiennent: 1° le norse, idiome des anciens Scandinaves, qui s'est conservé presque intact en Islande et qui a donné naissance, par des altérations graduelles, au danois et au suédois; 2º l'anglo-saxon, qui, par son mélange avec le vieux français et par un effet de modifications propres, dues surtout aux influences celtiques, a produit l'anglais; 3° le bas-allemand, qui comprend lui-même plusieurs dialectes: le frison, le hollandais et le flamand. Ces dernières langues sont comme les résidus de l'idiome saxon, qui se parlait avec de légères différences de canton à canton dans tout le nord-ouest de l'Allemagne, depuis l'Elbe et le Weser jusqu'au Rhin et à l'Escaut.

Quant au rameau allemand proprement dit, il comprend quatre dialectes: le haut-allemand, devenu depuis Luther la langue des lettres et de la société dans toute l'Allemagne, le souabe, l'autrichien, et le franconien.