1D'après sir John Lubbock.

«L'écriture pictographique et figurative, dit M. Maury, ne fut pas seulement tracée sur les rochers et sur le tronc des arbres; elle ne fut point uniquement employée à la composition de quelques courtes inscriptions. Elle servit, comme l'attestent les monuments de l'Égypte et de l'Amérique centrale, à décorer les édifices qu'elle faisait ainsi parler à la postérité. Mais il fallait pouvoir transporter partout où il était nécessaire ces images écrites. L'homme avait besoin d'emporter avec lui sa mnémonique. Il prépara des peaux, des étoffes, des substances légères et faciles à se procurer, sur lesquelles il grava, il peignit des successions de figures, et il eut de la sorte de véritables livres. La pensée put dès lors circuler ou se garder comme un trésor. Certaines tribus sauvages, pour la rendre plus expressive, allèrent jusqu'à se servir de leur propre corps comme de papier, et chez diverses populations polynésiennes les dessins du tatouage, qui s'enrichissait à chaque époque principale de la vie, étaient une véritable écriture. Aussi un savant allemand, M. H. Wuttke, à qui l'on doit une intéressante histoire de l'écriture, a-t-il avec raison consacré tout un chapitre au tatouage.» Chez les Maoris de la Nouvelle-Zélande, il n'y avait pas un chef qui ne sût dessiner un fac-similé du tatouage de sa face. Ce dessin, qu'ils nommaient amoco, était pour chacun une marque personnelle et significative, une signature en quelque sorte. Les dessins compliqués que l'on a trouvés gravés sur les dalles formant les parois de certaines allées couvertes funéraires de l'époque de la pierre polie, par exemple de celle de Gavr'Innis dans le Morbihan, présentent toutes les apparences de dessins de tatouages. Ce sont de véritables amocos qui servaient à désigner le guerrier dont le corps était déposé dans l'ossuaire commun, devant la dalle où l'on traçait ces signes.

Naturellement la plupart des monuments de la pictographie primitive et préhistorique ont disparu, surtout chez les peuples qui ont su de très bonne heure s'élever au-dessus de ce procédé encore si imparfait et si rudimentaire de fixation et de transmission de la pensée, et en faire sortir une véritable écriture. C'est pour cela que nous avons dû aller en chercher les exemples chez d'autres nations, qui ne l'ont point dépassé. Mais toutes les écritures hiéroglyphiques impliquent nécessairement à leurs premiers débuts l'emploi d'une simple pictographie, qui les a engendrées.

§ 2.--LES ÉCRITURES HIÉROGLYPHIQUES.

À l'état rudimentaire de pictographie, l'hiéroglyphisme ne constitue réellement pas encore une véritable écriture. Il ne le devient à proprement parler que lorsqu'à la peinture des idées il joint la peinture des sons. Pour élever l'hiéroglyphisme pictographique à ce nouveau point de développement, il fallait un progrès à la fois dans les idées et dans les besoins de relations sociales plus grand que ne le comporte la vie sauvage. La plupart des peuples ne sont point parvenus spontanément à ce degré de civilisation qui pouvait donner naissance à l'écriture; ils y ont été initiés par d'autres peuples qui les avaient précédés dans cette voie, et ils ont reçu de leurs instituteurs l'écriture toute formée, avec la notion des autres arts les plus essentiels. Aussi, lorsqu'on remonte aux origines, toutes les écritures connues se ramènent-elles à un très petit nombre de systèmes, tous hiéroglyphiques au début, qui paraissent avoir pris naissance d'une manière absolument indépendante les uns des autres [152].

Note 152:[ (retour) ] Sur ces différents systèmes graphiques, leur mécanisme et leurs caractères essentiels, voy. L. de Rosny, Les écritures figuratives et hiéroglyphiques, 2e édit., Paris, 1870; H. Wuttke, Geschichte der Schrift; A. Mauvy, Les origines de l'écriture, dans la Revue des Deux-Mondes, 1er septembre 1875; et l'Introduction de mon Essai sur la propagation de l'alphabet phénicien dans l'ancien monde, Paris, 1872.

Ce sont: