Un exemple suffira pour montrer comment on y passe de la prononciation des signes purement idéographiques, indépendants de tout son par leur essence, mais constamment liés dans l'usage à un mot de la langue parlée, au phonétisme réel par voie de rébus. Le nom du quatrième roi de Mexico, Itzcohuatl, «le serpent d'obsidienne,» s'écrit idéographiquement dans un certain nombre de manuscrits aztèques par l'image d'un serpent (cohuatl), garni de flèches d'obsidienne (itzli). Cette figure constitue un idéogramme complexe, peignant la signification même du nom royal, directement, sans tentative d'expression phonétique; mais qui, lu dans la langue parlée, ne pouvait, par suite des idées qu'il figurait, être prononcé que Itzcohuatl. Mais le même nom est représenté dans d'autres manuscrits par un groupe de figures, composé de la flèche d'obsidienne (itzli--racine itz), d'un vase (comitl--racine co), enfin du signe de l'eau (atl). Dans cette nouvelle forme on ne saurait plus chercher d'idéographisme, ni de peinture symbolique de la signification du nom, mais bien un pur rébus, une peinture des sons par des images matérielles employées à représenter le mot auquel elles correspondaient dans la langue. Au reste, les livres historiques ou religieux des anciens Mexicains, antérieurs à la conquête, se composaient exclusivement de tableaux figuratifs où l'écriture n'était employée qu'à former de courtes légendes explicatives à côté des personnages [153]. Aussi l'élément phonétique, tel que nous venons de le montrer, n'y est-il guère appliqué qu'à tracer des noms propres.
Note 153:[ (retour) ]
Nous donnons comme exemple, à la page 425, d'après les Les Écritures figuratives de M. L. de Rosny, une peinture tirée d'un manuscrit de la collection de Mendoza. Elle est destinée à rappeler la fondation, au milieu des lagunes, de la ville de Mexico, dont on voit au centre l'emblème, composé d'un aigle debout sur un nopal ou opuntia (A). Ce symbole de Mexico exprime les noms des deux chefs auxquels fut due l'édification de la cité. L'un d'eux, le chef spirituel ou religieux, Kouaoutli-Ketzki, a son nom figuré par un aigle (en aztèque ou nahuatl kouaouhtli) debout (ketzki); c'est un rébus qui n'a pas de rapport avec le sens réel du nom, lequel voulait dire «celui qui tire le feu du bois,» titre d'une classe de prêtres. L'appellation de l'autre, du chef temporel et militaire, Te-notch, s'écrit par les figures d'une pierre (te) et d'un nopal (notch) qui en sort.
Les noms des dix personnages placés autour de l'aigle debout, sont écrits phonétiquement par voie de rébus et doivent se lire:
1 Akasitli. | 6 Tenoutch.
2 Kouapa. | 7 Chomimitl.
3 Oselopa. | 8 Chokoyol.
4 Akechotl. | 9 Chiouhcak.
5 Tesineouh. | 10 Atototl.Ce sont les chefs des principales familles qui prirent part à l'établissement.
Dans la partie inférieure du tableau sont figurées les conquêtes de Akamapichtli, premier roi de Mexico, sur les états de Colhuacan (B) et de Tenotchtitlan (C).
La peinture est circonscrite par les signes qui servent aux supputations chronologiques d'après le cycle de 52 ans usité par les anciens Mexicains. On le divise en quatre séries auxquelles correspondent quatre figures différentes et dont l'expression commence pour chacune par un petit cercle, puis par deux, trois, et ainsi de suite jusqu'à treize; après quoi une nouvelle série de treize années est inaugurée de la même manière.
Si elles ne se sont pas arrêtées de même dans leur développement à la phase du rébus, les écritures qui ont su mener à un plus haut degré de perfection leurs éléments phonétiques, tout en restant pour une partie idéographiques, conservent des vestiges impossibles à méconnaître de cet état, et donnent ainsi la preuve qu'elles l'ont traversé pour passer de l'idéographisme pur au phonétisme. Dans le cunéiforme anarien, les vestiges de rébus sont nombreux et jouent un rôle considérable. Mais ils se rapportent à l'époque primitive où cette écriture n'avait pas encore été transmise aux Sémites et demeurait exclusivement aux mains des populations de race touranienne, qui en avaient été les premiers inventeurs. On en observe aussi une certaine quantité dans le système hiéroglyphique des Égyptiens.
Dans une langue monosyllabique comme celle des Chinois, l'emploi du rébus devait nécessairement amener du premier coup à la découverte de l'écriture syllabique. Chaque signe idéographique, dans son emploi figuratif ou tropique, répondait à un mot monosyllabique de la langue parlée, qui en devenait la prononciation constante; par conséquent, en le prenant dans une acception purement phonétique pour cette prononciation complète, il représentait une syllabe isolée. L'état de rébus et l'état d'expression syllabique dans l'écriture se sont donc trouvés identiques à la Chine, et c'est à cet état de développement du phonétisme que le système graphique du Céleste Empire s'est immobilisé, sans faire un pas de plus en avant, depuis trente siècles qu'il a franchi de cette manière le premier degré de la peinture des sons.
Mais, en chinois, ce n'est que dans les noms propres que nous rencontrons les anciens idéogrammes simples ou complexes employés isolément avec une valeur exclusivement phonétique, pour leur prononciation dans la langue parlée, abstraction faite de leur valeur originaire comme signes d'idées. Et, en effet, par suite de l'essence même de la langue, le texte chinois le plus court et le plus simple, écrit exclusivement avec des signes phonétiques, soit syllabiques, soit alphabétiques, sans aucune part d'idéographisme, deviendrait une énigme absolument inintelligible.
Nous avons expliqué déjà, dans le chapitre précédent, comment dans tout idiome monosyllabique, et particulièrement en chinois, il se trouve toujours une très grande quantité de mots exactement homophones. Et nous avons indiqué par quel procédé, dans la langue parlée, on arrive à parer à l'effrayante confusion résultant de ce fait. Dans l'écriture on eut recours à une combinaison presque constante de l'idéographisme et du phonétisme, qui est propre au chinois. Elle constitue ce qu'on appelle le système des «clés,» système analogue dans son principe à celui des «déterminatifs [154]» dans les hiéroglyphes égyptiens, mais dont les Chinois ont seuls fait une application aussi étendue et aussi générale, en même temps qu'ils le mettaient en oeuvre par des procédés à eux spéciaux.
Note 154:[ (retour) ] On appelle «déterminatif,» dans l'écriture hiéroglyphique de l'Égypte, un signe idéographique complémentaire qui se met quelquefois après un mot écrit phonétiquement, pour en préciser le sens. Tantôt ces déterminatifs ont une acception générique, en sorte qu'ils sont susceptibles d'être employés après une foule de mots n'ayant entre eux qu'un rapport de signification assez éloigné: tantôt ils conviennent à une catégorie spéciale de mots que lie une idée commune; parfois ils sont l'image même de la chose dont le nom est énoncé phonétiquement.
Le point de départ de ce système est la faculté, propre à l'écriture chinoise, de former indéfiniment des groupes complexes avec plusieurs caractères originairement distincts. Un certain nombre d'idéogrammes simples--214 en tout--ont donc été choisis parmi ceux que comprenait le fond premier de l'écriture avant l'introduction du phonétisme, comme représentant des idées générales et pouvant servir de rubriques aux différentes classes entre lesquelles se répartiraient les mots de la langue. Et il faut noter en passant que les Chinois admettent comme idées génériques des notions qui pour nous ont bien peu ce caractère, car on trouve parmi les clés celles des «grenouilles,» des «rats,» des «nez,» des «tortues,» etc. Les idéogrammes ainsi choisis sont ce qu'on appelle les «clés.» Ils se combinent avec des signes originairement simples ou complexes, pris uniquement pour leur prononciation phonétique, abstraction faite de tout vestige de leur valeur idéographique, de manière à représenter toutes les syllabes de la langue. Ainsi sont formés des groupes nouveaux, à moitié phonétiques et à moitié idéographiques, dont le premier élément représente le son de la syllabe qui constitue le mot, et le second, la clé, indique dans quelle catégorie d'idées doit être cherché le sens de ce mot. Les trois quarts des signes de l'écriture chinoise doivent leur origine à ce mode de formation [155].
Note 155:[ (retour) ] Le système des clés a été ensuite appliqué par les grammairiens chinois à tous les signes de l'écriture, comme un moyen facile de classement. Certains caractères, simples à l'origine et dérivés d'une ancienne image unique, ont été décomposés artificiellement en deux parties, l'une considérée comme le phonétique et l'autre comme la clé, afin de les faire rentrer bon gré mal gré dans les classes établies d'après cette méthode. On a aussi appliqué le même système d'analyse à bien des caractères qui étaient à l'origine des idéogrammes complexes, aux deux parties de même nature, essentiellement symboliques. Mais le principe de composition au moyen du phonétique et de la clé n'en demeure pas moins vrai dans la grande majorité des cas.