Un exemple en fera mieux comprendre le mécanisme.

La syllabe est susceptible, en chinois, de huit acceptions absolument différentes, ou, pour parler plus exactement, il y a dans le vocabulaire des habitants de l'Empire du Milieu huit mots homophones, bien que sans rapport d'origine entre eux, dont la prononciation se ramène à cette syllabe. Si donc le chinois s'écrivait au moyen d'un système exclusivement phonétique, en voyant dans une phrase, l'esprit hésiterait entre huit significations différentes, sans indication déterminante qui pût décider à choisir l'une plutôt que l'autre. Mais avec le système des clés, avec la combinaison de l'élément idéographique et

de l'élément phonétique, cette incertitude, cause permanente des plus fâcheuses erreurs, disparaît tout à fait. Il y a un signe adopté dans l'usage ordinaire pour représenter phonétiquement la syllabe ; mais ce signe, dont la valeur idéographique primitive s'est complètement oblitérée, n'est employé isolément, comme phonétique simple, que dans les noms propres d'hommes ou de lieux. Si l'on y ajoute la clé des plantes, il devient, toujours en gardant la même prononciation, le nom du «bananier;» qu'on remplace cette clé par celle des roseaux, en conservant le signe radical et phonétique, on obtient la désignation d'une sorte de «roseau épineux.» Avec la clé du fer, le mot est caractérisé comme le nom du «char de guerre;» avec la clé des vers, comme celui d'une espèce de coquillage; avec la clé du mouton, comme celui d'une préparation particulière de viande séchée. La clé des dents lui donne le sens de «dents de travers» celle des maladies lui fait signifier «cicatrices;» enfin celle de la bouche un «cri.»

On voit, par cet exemple, combien la combinaison des éléments phonétiques et idéographiques, qui constitue le système des clés, est ingénieusement calquée sur les besoins et le génie propre de la langue chinoise, et quelle clarté elle répand dans l'expression graphique de cette langue, impossible à peindre d'une manière intelligible avec un système de phonétisme exclusif. Sans doute la faculté presque indéfinie de créer de nouveaux signes complexes, par moitié phonétiques et par

moitié idéographiques, paraît dans le premier abord effrayante à un étranger, car, avec les idéogrammes simples et complexes, elle donne naissance à plus de 80,000 groupes différents. Mais il est toujours facile d'analyser ces groupes, dont les éléments se réduisent à 450 phonétiques et 214 déterminatifs idéographiques ou clés, et la méthode qui les produit était la seule par laquelle pût être évité l'inconvénient, bien autrement grave, qui serait résulté de la multiplicité des mots homophones.

Mais l'identité de l'état de rébus et de l'état de syllabisme, qui confond en un seul deux des degrés ordinaires du développement de l'élément phonétique dans les écritures originairement idéographiques et hiéroglyphiques, n'était possible qu'avec une langue à la constitution monosyllabique, comme le chinois. Chez les Égyptiens et chez les Schoumers et Akkads du bas Euphrate, inventeurs de l'écriture cunéiforme, l'idiome parlé, que l'écriture devait peindre, était polysyllabique. Le système du rébus ne donnait donc pas du premier coup les moyens de décomposer les mots en leurs syllabes constitutives, et de représenter chacune de ces syllabes séparément par un signe fixe et invariable. Il fallait un pas de plus pour s'élever du rébus au syllabisme. Ce pas fut fait également dans les deux systèmes des hiéroglyphes égyptiens et de l'écriture cunéiforme; mais les habitants de la vallée du Nil surent pousser encore plus avant et atteindre jusqu'à l'analyse de la syllabe, décomposée en consonne et voyelle, tandis que ceux du bassin de l'Euphrate et du Tigre s'arrêtèrent au syllabisme, et laissèrent leur écriture s'immobiliser dans cette méthode imparfaite de l'expression des sons. Chez les uns comme chez les autres, ce fut le système du rébus, première étape du phonétisme, qui servit de base à l'établissement des valeurs syllabiques.

1Cette écriture cursive, dont il existe plusieurs variétés paléographiques, passe pour avoir été inventée sous le règne de l'empereur Youen-ti, de la dynastie des Hàn (48-33 av. J.-C.).

Tout idéogramme pouvait être employé en rébus pour représenter la prononciation complète, aussi bien polysyllabique que monosyllabique, correspondant dans la langue parlée à son sens figuratif et tropique. Voulant parvenir à la représentation distincte des syllabes de la langue au moyen de signes fixes, et par conséquent toujours reconnaissables, ce qui était surtout nécessaire pour l'expression des particules grammaticales dont l'agglutination constituait le mécanisme de la conjugaison et de la déclinaison, les Schoumers et Akkads de la Chaldée et de la Babylonie choisirent un certain nombre de caractères, primitivement idéographiques, mais devenant susceptibles d'un emploi exclusivement phonétique, par une convention qui dut s'établir graduellement plutôt qu'être le résultat du travail systématique d'un ou de plusieurs savants. Autant que possible le choix porta sur des signes dont la prononciation comme idéogrammes formait un monosyllabe. Ainsi «père» se disait, dans la langue suméro-accadienne, ad, et l'idéogramme de «père» devint le phonétique ordinaire de la syllabe ad; «s'asseoir, résider» se disait ku, et le signe qui représentait idéographiquement ce radical verbal fut le phonétique de la syllabe ku; de même l'hiéroglyphe de l' «eau» devint le signe du son a et celui de la «terre» le signe du son ki, parce que le mot pour «eau» était a et pour «terre» ki. Mais dans d'autres cas, surtout pour former les phonétiques des syllabes fermées ou se terminant par une consonne, on prit des caractères dont la lecture comme idéogrammes était un dissyllabe, et on ramena cette lecture à un monosyllabe par la suppression de la voyelle finale. Une des lectures de l'idéogramme de «dieu» était ana, et on fit de ce signe l'expression phonétique de la syllabe an; le caractère qui représentait la notion de «monceau» devint le syllabique isch, celui qui peignait la notion de «vent» le syllabique im, valeurs tirées des lectures ischi, «monceau» et imi, «vent.» C'était là le premier rudiment de la méthode que les anciens ont appelée «acrologique,» pour la formation de valeurs exclusivement phonétiques. Elle consiste à faire d'un signe hiéroglyphique d'idée un signe de son, en lui faisant représenter la première syllabe ou la première lettre du mot qui constituait sa prononciation la plus habituelle comme idéogramme.