Ce sont surtout les Égyptiens qui ont fait un grand emploi de cette méthode acrologique. Elle a été la source des valeurs qu'ils ont assignées aux signes alphabétiques de leur écriture; et déjà auparavant, dans un stage moins avancé du développement de cette écriture, c'est de la même façon qu'ils avaient dû déterminer l'emploi, dans la peinture des sons, des signes syllabiques que l'on continue à rencontrer en grand nombre dans les textes hiéroglyphiques, même après l'invention de l'alphabétisme. Car nous ne possédons aucun monument qui nous présente l'écriture figurative des Égyptiens à son état antérieur à cette invention.

§ 6.--LE SYLLABISME ET L'ALPHABETISME

On a pu voir, par tout ce qui précède, combien fut lente à naître la conception de la consonne abstraite du son vocal qui lui sert de motion, qui donne, pour ainsi dire, la vie extérieure à l'articulation, muette par elle-même. Cette conception, qui nous semble aujourd'hui toute simple, car nous y sommes habitués dès notre enfance, ne pouvait devoir sa naissance première qu'à un développement déjà très avancé de l'analyse philosophique du langage. Aussi parmi les différents systèmes d'écriture, à l'origine hiéroglyphiques et idéographiques, que nous avons énumérés plus haut et qui se développèrent d'une manière indépendante, mais en suivant des étapes parallèles, un seul parvint jusqu'à la décomposition de la syllabe, à la distinction de l'articulation et de la voix, et à l'affectation d'un signe spécial à l'expression, indépendante de toute voyelle, de l'articulation ou consonne qui demeure muette tant qu'un son vocal ne vient pas y servir de motion. Ce système est celui des hiéroglyphes égyptiens [156]. Les autres s'arrêtèrent en route sans atteindre au même raffinement d'analyse et au même progrès, et s'immobilisèrent ou, pour mieux dire, se cristallisèrent à l'un ou à l'autre des premiers états, de constitution et de développement du phonétisme.

Note 156:[ (retour) ] Je laisse de Côté l'écriture calculiforme des Mayas du Yucatan, trop imparfaitement connue, mais qui, comme je l'ai déjà dit plus haut, parait être arrivée d'une manière indépendante à la conception de l'alphabétisme.

1Le spécimen que nous donnons de ce type de l'écriture cunéiforme de Babylone et de l'Assyrie, reproduit les premières lignes de l'inscription de Nabou-koudourri-ouçour dite «de la Compagnie des Indes,» aujourd'hui conservée au Musée Britannique. Par affectation d'archaïsme, cette inscription est tracée en caractères de la forme la plus antique. En regard nous plaçons la transcription du même texte dans le caractère babylonien plus récent, celui qui était d'usage habituel au viie et au vie siècle av. J.-C.

Les lignes ainsi reproduites sous deux formes se traduisent:

«Nabou-koudourri-ouçour,--roi de Babylone,--chef auguste,--favorisé du dieu Maroudouk,--vicaire suprême (des dieux),--chéri du dieu Nabou,--exalté, possesseur des mystères,--qui aux voies de leurs divinités--se conforme,--adorateur de leurs seigneuries.»

Cependant les inconvénients d'une notation purement syllabique des sons étaient si grands que l'on a peine à comprendre comment des peuples, aussi avancés dans la voie de la civilisation et des connaissances que l'étaient les Babyloniens et les Assyriens, ont pu s'en contenter, et n'ont pas cherché à perfectionner davantage un instrument de transmission et de fixation de la pensée demeuré tellement grossier encore et si souvent rebelle.

Le moindre inconvénient du syllabisme était le nombre de caractères qu'il demandait pour exprimer toutes les combinaisons que la langue admettait par l'union des articulations et des sons vocaux, soit dans les syllabes composées d'une consonne initiale et d'une voyelle, ou d'une diphtongue venant après pour permettre de l'articuler, soit dans celles où la voyelle ou la diphtongue est initiale et la consonne finale. L'esprit et la mémoire de celui qui apprenait à écrire devait donc, là où la peinture des sons s'était arrêtée à l'état du syllabisme, se charger--en dehors de la notion des idéogrammes les plus usuels, car les écritures primitives qui nous occupent, en admettant l'élément phonétique, n'avaient point pour cela répudié l'idéographisme--se charger de la connaissance de plusieurs centaines de signes purement phonétiques, représentant chacun une syllabe différente dans l'usage le plus ordinaire. De là une gêne très grande, un obstacle à la diffusion générale de l'art d'écrire, qui restait forcément un arcane restreint aux mains d'un petit nombre d'initiés, car, tant que l'écriture est tellement compliquée qu'elle constitue à elle seule une vaste science, elle ne saurait pénétrer dans la masse et devenir d'un usage vulgaire.

L'inconvénient de complication, de défaut de clarté, de surcharge trop grande pour la mémoire, était le même, quelle que fût la famille et la nature de la langue à l'expression graphique de laquelle s'appliquait le système du syllabisme. Mais il n'était encore rien à côté des inconvénients nouveaux et tout particuliers auxquels donnait naissance l'application de ce système aux idiomes de certaines familles, dans lesquelles les voyelles ont un caractère vague, une prononciation peu précise, et où toutes les flexions se marquent par le changement des sons vocaux dans l'intérieur du mot, tandis que la charpente des consonnes reste invariable. Je veux parler des langues sémitiques et de leurs congénères les langues 'hamitiques, à commencer par l'égyptien.