§ 7.--LA POLYPHONIE DANS LES ÉCRITURES D'ORIGINE HIÉROGLYPHIQUE.

1M. Eugène Révillout, qui s'est occupé tout spécialement et avec tant de succès du déchiffrement des textes démotiques, et qui a fait faire les plus grands progrès à cette branche de la science, a bien voulu me donner la traduction suivante de ce début de contrat, daté du règne de Ptolémée Évergète II, qui donnera au lecteur un spécimen de la dernière tachygraphie de l'écriture égyptienne:

«L'an 44, au mois de choïak, sous le roi Ptolémée, dieu Évergète, fils de Ptolémée, et la reine Cléopâtre, sa femme, les dieux Évergètes, du temps de N, prêtre d'Alexandre, des dieux Soters, des dieux Adelphes, des dieux Évergètes, des dieux Philopators, du dieu Philométor, du dieu Eupator, des dieux Évergètes, et du temps de N, canéphore d'Arsinoé Philadelphe, selon ce qui est établi à Alexandrie (Rakoti) et à Ptolémaïs (Psoï) en Thébaïde, le receveur Chapochrat, fils de Hor, dont la mère est Chachpéri, dit à Héraclios, fils de Memnon:

Tu as douze grandes mesures de blé et un tiers, dont la moitié est six grandes mesures et un sixième, douze grandes mesures de blé et un tiers iterum, à me réclamer pour la somme d'argent que tu m'as donnée. Que je te donne tes douze grandes mesures et un tiers ci-dessus énoncés au terme de mésori de l'an 44.»

Tel est l'état où, de progrès en progrès, nous voyons parvenue celle de toutes les écritures hiéroglyphiques primitives de l'ancien monde qui atteignit au plus haut degré de perfectionnement, la seule qui s'éleva jusqu'à l'analyse de la syllabe et à la conception de la lettre alphabétique, l'écriture égyptienne. Avant tout, un mélange d'idéogrammes et de phonétiques, de signes figuratifs, symboliques, syllabiques, alphabétiques. En même temps, faculté pour tous les signes figuratifs ou symboliques de prendre une valeur phonétique accidentelle, comme initiales de certains mots, et, d'un autre côté, possibilité d'employer idéographiquement, dans un sens figuratif ou dans un sens tropique, les signes les plus habituellement affectés à la pure et simple peinture des sons indépendamment de toute idée. Tels sont les faits que l'écriture hiéroglyphique égyptienne présente à celui qui veut analyser sa constitution et son génie. Elle constitue, sans contredit, le plus perfectionné des systèmes d'écriture primitifs qui commencèrent par le pur idéographisme: mais combien ce système est encore grossier, confus et imparfait! Que d'obscurités et d'incertitudes dans la lecture, qui, moins grandes pour les Égyptiens que pour nous, devaient cependant encore se présenter plus d'une fois pour eux-mêmes! Quelle extrême complication! Sans doute, les hiéroglyphes n'étaient pas, comme on l'a cru trop longtemps d'après une mauvaise interprétation des témoignages des Grecs et des Romains, un mystère sacerdotal révélé seulement à quelques adeptes choisis; c'était l'écriture dont on se servait pour tous les usages où l'on a besoin d'écrire, en se bornant à abréger le tracé des caractères dans ses tachygraphies. Mais il est bien évident que, sans que les prêtres eussent besoin d'en faire un mystère, un système d'écriture aussi compliqué, dont la connaissance demandait un aussi long apprentissage, ne pouvait être très répandu dans la masse du peuple; aussi, dans l'Égypte antique, par suite de la nature même du système graphique et non par volonté d'en faire un arcane impénétrable à la masse, les gens qui savaient lire et écrire, les scribes religieux ou civils, formèrent une sorte de classe à part et un groupe restreint dans la nation.

Encore n'avons-nous pas parlé, jusqu'à présent, de la plus grande cause de difficultés et d'incertitudes dans toutes les écritures qui conservent une part d'idéographisme, la «polyphonie.»

Pour définir ce fait et en faire bien comprendre l'origine, nous prendrons nos exemples dans les hiéroglyphes égyptiens.

Nombre de signes hiéroglyphiques sont susceptibles d'être employés également avec une valeur figurative et une valeur tropique. Rien de plus simple et de plus naturel avec l'indépendance absolue de la langue graphique et de la langue parlée dans le système originaire de l'idéographisme pur. Mais dans la langue parlée les deux significations, figurative et symbolique, du même caractère, étaient représentées par deux mots différents. De là vint que, dans l'établissement de la convention générale qui finit par attacher à chaque signe de la langue graphique un mot de la langue parlée pour sa lecture prononcée, le caractère ainsi doué de deux significations diverses, suivant qu'on le prenait figurativement ou tropiquement, peignit deux mots de la langue et eut par conséquent deux prononciations, souvent entièrement dissemblables, entre lesquelles le lecteur choisissait d'après la marche générale de la phrase, la position du signe et l'ensemble de ce qui l'entourait. Ainsi l'image du «disque solaire» s'emploie figurativement pour signifier «soleil,» et symboliquement, par une métonymie toute naturelle et bien simple, pour rendre l'idée de «jour;» mais dans le premier cas, il a pour correspondant dans l'idiome parlé le mot , dans le second le mot hrou; il est donc susceptible de deux prononciations; il est polyphone.

Mais là ne s'arrête pas le phénomène de la polyphonie. Le symbole, le trope graphique est proprement le mot de cette langue écrite qui, primitivement, lorsqu'elle ne peignait encore que des idées, était absolument indépendante de la langue parlée. Aussi l'on se tromperait si l'on croyait que sa signification est unique, fixe et invariable. Ses acceptions peuvent s'étendre autant que celles d'un mot de la langue parlée, et en vertu des mêmes analogies. Mais par suite de l'indépendance originaire de la langue écrite par rapport à la langue parlée, il est arrivé plus d'une fois que l'extension des sens d'un même symbole a englobé des idées que des mots absolument divers représentaient dans l'idiome oral. Donc le symbole, suivant ses différents emplois, ses différentes acceptions, s'est lu encore de manières diverses et a eu des prononciations variées.

Il y avait là une cause sérieuse d'erreurs et de confusions. Pour y parer autant que possible, pour augmenter la clarté des textes, on inventa ce que les savants ont appelé les «compléments phonétiques.» On joignit au symbole, susceptible de plusieurs acceptions ou de plusieurs lectures prononcées, tout ou partie des signes phonétiques habituels représentant la manière dont il devait être prononcé dans le cas présent--le plus souvent la fin du mot--de manière que l'erreur ne fut plus possible. Ainsi, la figure d'une sorte de bande de métal, repliée plusieurs fois sur elle-même, correspondait aux trois idées de «pli,» d' «entourer, circuler,» et de «livre pondérale,» et, suivant ces trois significations, était lu par trois mots différents de la langue, keb, rer et ten, et pour qu'on ne se méprît ni sur le sens, ni sur le mot, on y joignait fréquemment, suivant les cas, les compléments phonétiques b, r ou n. Mais dès lors, en réalité, l'idéogramme, susceptible de plusieurs sens, suivi de compléments phonétiques, devint un signe mixte, symbolico-phonétique, capable de représenter dans le rôle d'initiale plusieurs syllabes et plusieurs articulations diverses.

De là à faire d'un caractère hiéroglyphique un polyphone purement phonétique, à lui faire représenter, abstraction faite de toute signification d'idéogramme, plusieurs valeurs de sons, il n'y avait qu'un pas. Et c'est ainsi que, sans compléments phonétiques, on trouve dans des textes pharaoniques l'image d'une «oreille de veau» exprimant indifféremment les syllabes et les combinaisons de syllabes ad, ankh, mest'er, sem, sedem, aten, ou la «jambe humaine» se lisant pat, ret, men, et ouar. Ces valeurs syllabiques polyphones, devenues d'un emploi indifférent et sans rapport avec aucune idée symbolique, n'empêchent pas quelquefois les caractères de pouvoir être encore lus par des mots d'une prononciation toute différente, quand ils sont mis en oeuvre comme idéogrammes. Ainsi la «tête humaine,» prise phonétiquement, représente les syllabes tep, ha et her, et de plus, comme idéogramme figuratif de «tête,» elle répond aux mots t'et' et ap.