À la décadence, sous la domination romaine, les exemples de polyphonie purement phonétique deviennent plus nombreux, avec la recherche qui, pour chaque lettre, fait multiplier indéfiniment les homophones. Ainsi les cartouches contenant les noms des empereurs romains nous montrent la figure du «bélier» employée tantôt comme un s, parce que «mouton» se disait soï, tantôt comme un v, parce que cette figure était le symbole de l'idée d' «âme,» vaï. Cet exemple est, du reste, le seul où la polyphonie s'applique chez les Égyptiens à des valeurs alphabétiques; mais pour ce qui est des valeurs syllabiques, le fait en question prend des développements inouïs à la basse époque, sous les Ptolémées et les empereurs romains; le mauvais goût des scribes de décadence en multiplie les exemples à l'infini; il envahit complètement les textes et y devient une cause de très grandes obscurités.
Chez les Assyro-Babyloniens de langue sémitique nous retrouvons exactement les deux mêmes faits:
1° L'emploi des idéogrammes avec un complément phonétique, qui détermine, parmi les prononciations et les sens dont chacun est susceptible, celui qui doit être adopté dans le cas spécial, et qui transforme ainsi ces idéogrammes en phonético-symboliques polyphones dans le rôle d'initiales;
2° La polyphonie syllabique appliquée à des signes qui remplissent dans l'usage le rôle de phonétiques indifférents pour des valeurs absolument diverses.
Seulement les deux faits qui étaient dans un étroit rapport l'un avec l'autre et qu'on pouvait voir s'enfanter mutuellement dans l'écriture hiéroglyphique égyptienne--ce qui nous a conduit à en chercher la théorie dans cette écriture--se montrent indépendants et séparés dans l'écriture cunéiforme appliquée à la langue assyrienne. La raison en est facile à comprendre. En Égypte c'est chez le même peuple, et pour ainsi dire dans l'intérieur du même idiome, que se sont opérées toutes les évolutions successives dont nous avons cherché à suivre la trace, et qui ont conduit l'écriture d'une simple peinture d'idées, entièrement distincte de la langue parlée; à la peinture des sons de cette langue. Pour ce qui est du cunéiforme anarien, au contraire, il a été inventé par un peuple d'une toute autre race que les Assyriens, et c'est entre les mains de ce peuple qu'il est parvenu, par des progrès successifs, jusqu'à un syllabisme affecté de polyphonie dans une certaine mesure. C'est à cet état qu'il a été adopté par les Assyro-Babyloniens de langage sémitique, lesquels ont emprunté simultanément aux inventeurs suméro-accadiens les valeurs phonétiques et les valeurs idéographiques des signes, entre lesquelles l'adaptation à une nouvelle langue, d'une famille toute différente, produisait un divorce complet.
Non seulement, dans ce passage de l'écriture cunéiforme de l'usage d'une langue à celui d'une autre, chaque caractère a gardé simultanément sa valeur de phonétique, quand il en avait une, et ses significations idéographiques, qui se sont lues désormais par des mots absolument autres que ceux qui exprimaient les mêmes notions dans l'idiome des inventeurs du système graphique en question: le signe, par exemple, qui était devenu le phonétique indifférent de la syllabe ad, at, parce qu'il était l'idéogramme de «père,» ad en accadien, gardant cette valeur phonétique et se lisant désormais abou en assyrien, dans son acception idéographique; mais encore toutes les lectures attachées en accadien aux significations d'un même caractère, pourvu qu'elles fussent monosyllabiques, et même quelquefois quand elles étaient dissyllabiques, sont devenues, dans l'usage des textes assyriens sémitiques, des valeurs purement phonétiques. Ainsi un signe de l'écriture était chez les Schoumers et les Akkads l'idéogramme des notions de «couper, trancher, décider,» lu comme tel tar et 'gas, «poser, fixer,» koud, enfin «chemin,» sila; dans l'usage assyrien il devient le phonétique indifférent des syllabes composées tar, 'has, koud, kout, qout, sil, schil, et en même temps il garde toujours ses significations idéographiques, qui se lisent désormais nakasou, «couper, trancher,» dânou, «décider, juger,» schâmou, «poser, fixer,» et soûqou, «rue, chemin.» Un autre était l'idéogramme de «mouton,» lou, et du verbe «prendre,» dib; en outre, il était devenu, d'après la première de ces deux acceptions, le phonétique ordinaire de la syllabe lou; dans les textes assyriens il est celui de lou et de dib, et en même temps il garde les sens de «mouton,» auquel correspondent désormais les lectures çinou et immerou, puis de «prendre,» qui se lit en assyrien par les verbes çabatou et kâmou. Et ce n'est pas tout. Après avoir adopté comme valeurs purement phonétiques toutes les lectures accadiennes des signes qui rentraient dans certaines conditions de forme, les Assyriens sémites ont aussi formé quelques valeurs phonétiques nouvelles, et à eux propres, d'après les mots qui, dans leur langue, servaient de lecture aux caractères pris dans le rôle d'idéogrammes. Par exemple, il est un caractère cunéiforme qui a la signification idéographique de «tête;» le mot qui exprime cette notion en accadien est schak; celui qui l'exprime en assyrien est rîschou.
Le caractère dont nous parlons devient le phonétique indifférent des deux syllabes schak et risch, valeurs dont la première est d'origine accadienne et la seconde d'origine assyrienne sémitique. C'est de cette façon que la polyphonie phonétique prend dans l'écriture cunéiforme, et spécialement dans l'usage, des textes assyriens, un développement inconnu chez tout autre peuple; à tel point qu'on y trouve certains signes qui, indépendamment de leurs lectures d'idéogrammes, sont susceptibles de représenter jusqu'à dix ou douze valeurs différentes comme signes de syllabes servant uniquement à la peinture des sons.
§ 8.--L'INVENTION DE L'ALPHABET.
Même après que les Égyptiens furent parvenus à l'analyse de la syllabe et à l'abstraction de la consonne, il restait un pas énorme à franchir, un progrès capital à consommer, pour que l'écriture parvînt au degré de simplicité et de clarté qui pouvait seul la mettre en état de remplir dignement et complètement sa haute destination. Répudier toute trace d'idéographisme, supprimer également les valeurs syllabiques, ne plus peindre que les sons au moyen de l'alphabétisme pur, enfin réduire les phonétiques à un seul signe invariable pour chaque articulation de l'organe, tel était le progrès qui devait donner naissance à l'alphabet, consommer l'union intime de l'écriture avec la parole, émanciper définitivement l'esprit humain des langes du symbolisme primitif et lui permettre de prendre librement son essor, en lui donnant un instrument digne de lui, d'une clarté, d'une souplesse et d'une commodité parfaites. Ce progrès pouvait seul permettre à l'art d'écrire de pénétrer dans les masses populaires, en mettant fin à toutes les complications qui en avaient fait jusqu'alors une science abstruse et difficilement accessible, et de se communiquer chez tous les peuples, en faisant de l'écriture un instrument applicable également bien à tous les idiomes et à toutes les idées.
L'invention de l'alphabet proprement dit ne pouvait prendre naissance chez aucun des peuples qui avaient créé les systèmes primitifs d'écriture débutant par des figures hiéroglyphiques avec leur idéographisme originaire, même chez celui qui était parvenu jusqu'à l'analyse de la syllabe et à l'abstraction de la consonne. Elle devait être nécessairement l'oeuvre d'un autre peuple, instruit par lui. En effet, les peuples instituteurs des écritures originairement idéographiques avaient bien pu, poussés par les besoins impérieux qui naissaient du développement de leurs idées et de leurs connaissances, introduire l'élément phonétique dans leurs écritures, donner progressivement une plus grande importance et une plus grande extension à son emploi, enfin porter l'organisme de cet élément à un très haut degré de perfection. Mais des obstacles invincibles s'opposaient à ce qu'ils fissent le dernier pas et le plus décisif, à ce qu'ils transformassent leur écriture en une peinture exclusive des sons, en répudiant d'une manière absolue toute trace d'idéographisme.