Le principal venait de la religion. Toutes les écritures primitives, par suite de leur nature symbolique et de leur génie, avaient un caractère essentiellement religieux et sacré. Elles étaient nées sous l'égide du sacerdoce, inspirées par son esprit de symbolisme. Dans la première aurore de la civilisation des peuples primitifs, l'invention de l'art d'écrire avait paru quelque chose de si merveilleux que le vulgaire n'avait pas pu la concevoir autrement que comme un présent des dieux. Bouleverser de fond en comble la constitution d'une écriture ainsi consacrée par la superstition religieuse, lui enlever toute la part de symbolisme sur laquelle se fondait principalement son caractère sacro-saint, était une entreprise énorme et réellement impossible chez le peuple même où l'écriture avait reçu une sanction si haute, car c'eût été porter une atteinte directe à la religion. La révolution ne pouvait donc s'accomplir qu'à la suite d'un changement radical dans l'ordre religieux, comme il arriva par suite des prédications du christianisme, dont les apôtres déracinèrent chez beaucoup de peuples (en Égypte, par exemple) les anciens systèmes d'écritures, à l'essence desquels s'attachaient des idées de paganisme et de superstition; ou bien par les mains d'un peuple nouveau, pour lequel le système graphique reçu du peuple plus anciennement civilisé ne pouvait avoir le même caractère sacré; qui, par conséquent, devait être porté à lui faire subir le changement décisif au moyen duquel il s'appliquerait mieux à son idiome; en devenant d'un usage plus commode.
Ainsi ce ne sont pas les Chinois eux-mêmes qui ont amené leur écriture au pur phonétisme, et qui, rejetant tout vestige d'idéographisme, ont tiré de ses éléments un syllabaire restreint et invariable, avec un seul signe pour chaque valeur. Ce sont les Japonais qui ont emprunté aux types kiài et thsào (voy. la figure de la p. 429) de l'écriture mixte du Céleste Empire leurs syllabaires kata-kana et fïra-kana, en abrégeant le tracé de certains signes pour les rendre plus faciles à écrire, et en modifiant légèrement celui de certains autres pour éviter les confusions qui auraient pu résulter de formes analogues. Les Assyriens, non plus, ne dégagèrent pas l'élément syllabique de l'écriture cunéiforme; dans leur usage national il demeura toujours amalgamé à une proportion égale d'élément idéographique. Mais quand les habitants indigènes de la Susiane et la population de la Médie anté-aryenne, qui leur était étroitement apparentée, adoptèrent cette écriture à l'exemple des Assyriens, et d'après leurs enseignements, ils ne gardèrent qu'un nombre imperceptible d'idéogrammes et rendirent l'écriture presque exclusivement phonétique. Puis les Perses, à leur tour, tirèrent du syllabaire élamite et médique les éléments d'un véritable alphabet, auquel ils ne laissèrent associée qu'une si petite proportion de caractères idéographiques que, jusqu'à présent, on n'en a pas relevé plus de trois dans les inscriptions perses connues. Les Grecs de Cypre, dès une époque très ancienne et avant que les autres Hellènes eussent reçu l'alphabet des Phéniciens, empruntèrent au plus ancien type de l'écriture cunéiforme ou aux hiéroglyphes 'hittites (ceci n'est pas encore complètement éclairci), mais dans tous les cas à une écriture antérieure où l'idéographisme et le phonétisme étaient mélangés, les éléments d'un syllabaire purement phonétique qui resta désormais leur système graphique national.
De même, les Égyptiens, après être parvenus jusqu'à la conception de l'alphabétisme, ne franchirent point le dernier pas et ne surent point en tirer l'invention de l'alphabet proprement dit. Ils laissèrent à un autre peuple la gloire de cette grande révolution, si féconde en résultats et si heureuse pour les progrès de l'esprit humain.
Mais tous les peuples n'étaient pas à même de consommer l'invention de l'alphabet. Il fallait pour tirer ce dernier et suprême corollaire des progrès consommés par les Égyptiens, une réunion toute spéciale de conditions. Avant tout, il fallait un peuple qui, par sa situation géographique, touchât à l'Égypte et eût été soumis à une profonde influence de la civilisation florissant sur les bords du Nil. C'est, en effet, seulement dans cette condition qu'il pouvait prendre pour point de départ la découverte de la décomposition de la syllabe, base indispensable du progrès dernier qui devait consister à bannir de l'écriture tout élément idéographique, à assigner un seul signe à la représentation de chaque articulation, enfin de cette manière à constituer pour la première fois un alphabet proprement dit. Mais il fallait aussi d'autres conditions dans les instincts et le génie de la nation. Le peuple appelé ainsi à donner à l'écriture humaine sa forme définitive devait être un peuple commerçant et pratique par essence, un peuple chez lequel le négoce fût la grande affaire de la vie, un peuple qui eût à tenir beaucoup de comptes courants et de livres en partie double. C'est, en effet, dans les transactions commerciales que la nature même des choses devait nécessairement faire le plus et le plus tôt sentir les inconvénients, signalés par nous tout à l'heure, du mélange de l'idéographisme, ainsi que de la facilité de multiplier les homophones pour la même articulation, et conduire à chercher un perfectionnement de l'écriture dans sa simplification, en la réduisant à une peinture des sons au moyen de signes invariables et en petit nombre. De plus, l'invention ne pouvait être consommée que par un peuple qui, s'il avait été soumis à une très forte influence égyptienne, professât pourtant une autre religion que celle des bords du Nil, et dont le génie fût en même temps singulièrement positiviste.
Tel est le génie des Japonais, en même temps que leurs conditions de situation géographique et de soumission à l'influence par rapport à la Chine, sont exactement celles où nous venons de dire qu'avait dû se trouver par rapport à l'Égypte le peuple à qui fut due enfin l'invention de l'alphabet. Aussi sont-ce les Japonais qui ont réduit l'écriture symbolico-phonétique des Chinois à un pur syllabaire de quarante-sept caractères.
Dans le monde ancien, il n'y a eu qu'un seul peuple qui ait rempli à la fois toutes les conditions que nous venons d'énumérer, ce furent les Phéniciens. Et, en effet, le témoignage unanime de l'antiquité s'accorde à attribuer aux Kénânéens maritimes la gloire du dernier et du plus fécond progrès de l'art d'écrire. Tout le monde connaît les vers de Lucain à ce sujet:
Phoenices primi, famae si creditur, ausi
Mansuram rudibus vocem signare figuris.
Nondum flumineas Memphis contexere biblos
Noverat; et saxis tantum volucresque feraeque